Le beau risque de la fidélité

La lecture d’anciens articles découpés pour être lus plus tard réserve parfois des surprises. Ainsi, ce texte d’un thérapeute de couple : « Pourquoi fidélité et risque sont-ils liés ? »* Si le titre aborde un problème authentique, le sous-titre et l’ensemble de l’article nagent dans une constante ambiguïté, avec cet oxymore de base : « un engagement n’offre pas de garantie ». Nous allons démontrer que c’est pourtant nécessaire, même si ce n’est pas toujours réussi. Et nous allons montrer qu’il arrive que des incroyants osent croire à la fidélité là où certains distingués protestants dissertent sur « la certitude d’une incertitude ».

Tolérable si…

Cet article, il a fallu que je le relise plusieurs fois pour vérifier que je n’avais pas halluciné. Dans un journal psy quelconque, il ne m’aurait guère étonné. Dans le contexte d’un honorable journal protestant (« honorable » n’étant nullement ironique), j’ai été stupéfait de l’ambiguïté du propos. Jamais il ne chante les joies de la trahison dans le couple, mais… il relativise celle-ci, il envisage qu’on puisse même « tolérer une relation extraconjugale, temporaire, si celle-ci n’a pas d’impact sur la vie du couple ». D’une part, je ne connais pas de couple où ce genre d’aventure n’affecte pas au moins celui/ celle à qui on préfère un/ une autre. D’autre part, on m’avait appris que ce genre de chose n’est pas tolérable, et que le « modèle paulinien conjugal exclusif »[1] était « une norme moralisante » qui ne méritait pas qu’on ironise sur elle à fleuret moucheté. Dans mon éthique et dans ma pratique, oui, « l’exclusivité s’est confondue avec la fidélité ». Et que cette équivalence soit moins facile dans certains couples que dans d’autres, que les couples qui ne sont jamais tentés d’aller voir ailleurs soient très rares même parmi les chrétiens, cela devrait non pas nous amener à définir du tolérable mais à expliquer pourquoi, si escapade il y a, elle n’est pas tolérable et donc qu’elle nécessite ce qu’on appelait au siècle précédent… la repentance. Celle-ci peut d’ailleurs porter de très beaux fruits.

L’auteur de l’article émet l’hypothèse (certes, avec des points d’interrogation) qu’il puisse y avoir des contrats différents où certains s’autorisent des relations extraconjugales temporaires, voire durables, voire « des relations multiples et que cette éventualité puisse exister sans pour autant mettre le couple en danger. » On se demande à quoi riment les promesses de mariage devant l’État Civil ; pour dire les choses clairement, une telle permissivité est la négation même du couple constitué. D’ailleurs, le mot de « mariage » est, sauf erreur de ma part, absent du texte. Cela me permet d’autant mieux de rendre hommage aux couples qui vivent « à la colle » depuis de longues années et qui, au lieu de disserter sur les éventuels bienfaits de l’infidélité, vivent sans signature une fidélité réelle, exclusive, enviable et exemplaire.

Albert et Francine

Il y a des couples célèbres qui se marièrent, mais en se mettant bien d’accord sur la possibilité de vivre quelques aventures. Tel fut le cas d’Albert
Camus et de Francine Faure. Camus, qu’on a qualifié de « chrétien sans Dieu » tellement ses exigences éthiques étaient élevées presque en tous domaines, avait cependant une faiblesse qu’il reconnaissait ouvertement : les femmes. Au moment de sa mort, il avait au moins quatre maîtresses, dont Francine connaissait l’existence. Il était prévu que ces amours… n’aient « pas d’impact sur la vie du couple ». Néanmoins, elles conduisirent Francine en psychiatrie. Albert s’en culpabilisait. Il se percevait comme un homme qui entend une femme se jeter du haut d’un pont, et qui n’intervient pas. Tel est le thème de son roman éloquemment intitulé La chute, symbolique de l’homme publiquement adulé par beaucoup et incapable, en privé, de donner à sa femme l’amour dont elle a besoin. « Chaque fois qu’on me dit qu’on admire l’homme en moi, j’ai l’impression d’avoir menti toute ma vie », déclare Camus.[2] Francine est en psychiatrie parce que même si on a conclu un mariage aux formes assez libres, le cœur parle autrement que la tête. Ce qui est très important dans le cadre de cette réflexion, c’est que Camus l’agnostique avait compris qu’au Christ on donne toute sa vie, comme en attestent ses écrits. On ne se garde pas de domaine réservé. On ne se partage pas, on ne partage pas, pas plus qu’il n’est possible de partager ses amours humaines sans qu’il y ait de la casse. Dans sa thèse sur Plotin, Camus fait une observation sur Saint Augustin qui lui ressemblait beaucoup : « Grand passionné, sensuel, la crainte de ne pouvoir observer la continence diffère longtemps sa conversion. »[3] Ne peut-on voir là une sorte de prophétie de Camus sur lui-même : sans être chaste, il aurait pu au moins être fidèle à sa femme, mais il n’a pas su recevoir l’aide de Dieu pour maîtriser les élans de sa chair, contrairement à Augustin d’Hippone.

Sur sa vie de couple, on ne rendra pas à Camus un hommage qu’il se refusait à lui-même. Car lui, au moins, n’était pas un expert en ambiguïté. Il n’érigeait pas en principe ni même en excuses ses comportements libertins. Il faisait ce qu’il pouvait, mais il ne le justifiait pas. Cela devrait nous servir d’exemple.

Mais des exemples, il en existe de sublimes, comme celui que nous allons résumer maintenant.

La belle au bois pleurant

Ce qui suit est une histoire entièrement vraie. Il était une fois une grande dame, d’une beauté stupéfiante, qu’on imaginait volontiers heureuse avec son mari et leurs trois jolis enfants. À de multiples détails, on repère qu’elle est pleine de bonté, qu’elle est très sage, qu’elle a des valeurs, des principes. On l’imagine catholique –pratiquante, peut-être. En fait, elle a une éducation chrétienne basique, elle est fille de parents divorcés, elle n’est pas croyante. Et… en réalité, ça ne va pas du tout avec son mari. Certes, ce monsieur est sympathique, mais les longues soirées de belote l’accaparent beaucoup, bien davantage que sa délectable épouse que certains de ses collègues convoitent, parfois secrètement, parfois moins secrètement –mais il ne s’en aperçoit même pas. Cette femme meurt de soif. Elle lui lance des appels au secours pour qu’il prenne un peu soin d’elle, pour qu’il se rende enfin compte, après plus d’une décennie de mariage, qu’il a une femme et trois gosses. Elle ne demande pas grand-chose : juste de l’affection, juste de l’attention, juste le partage du fardeau familial –car toute la marche du foyer repose entièrement sur ses épaules. Un jour, pendant les vacances d’automne, elle se retrouve quelques jours seule avec lui. Elle veut en profiter pour recréer du lien. Elle lui propose quelques sorties intéressantes : il refuse tout. La trompe-t-il ? Apparemment pas. Finalement, ça l’arrangerait. Ça lui donnerait une légitimité pour partir, ce qu’elle a failli faire quelques mois plus tôt. Mais elle se cramponne pour ne pas faire subir à ses trois magnifiques enfants ce qu’elle a subi dans sa propre enfance. Lui, il met ces réclamations sur le compte d’un caprice lié à la quarantaine. Il la laisse désespérer, seule.

Et puis, arrive ce qui devait arriver : pendant ces sinistres vacances, elle rencontre un homme, et ils tombent fondus amoureux l’un de l’autre. Il lui offre ses bras protecteurs, réconfort qu’elle n’a jamais connu. Elle crève d’envie de partir avec lui. Sa souffrance, au fil des semaines, est tragique à voir. Son combat intérieur est titanesque, au point de lui causer quelques troubles de santé. Le choix est simple, résume-t-elle : ou bien son bonheur à elle, mais le malheur de ses enfants, et même de son mari à qui jamais elle ne retire son affection. Ou bien son malheur à elle, et leur bonheur à eux quatre. Est-ce une solution ? Elle n’en dort plus, elle imagine tous les scénarios. Séduisante comme elle est, elle a les moyens immédiats de se ménager une double vie, de se tolérer quelques escapades avec ce monsieur, ou de changer d’existence. Mais lui aussi a une compagne, avec qui il ne s’entend plus très bien, et la belle dame ne veut pas lui nuire à elle non plus. Extrêmement lucide, elle n’ignore pas que cet amour enflammé ne garantit en rien le bonheur dans la durée, mais ça ne diminue pas son hurlement intérieur. Elle n’a rien fait avec l’homme et ne veut pas céder à la tentation.

Jamais elle ne ment ; toute son existence est faite de vérité. Un soir, se désarmant devant son mari, elle lui avoue tout : qu’elle n’arrive plus à l’aimer, que son indifférence est insupportable, qu’elle en souffre épouvantablement. Et qu’elle est amoureuse d’un autre homme. Lui, il tombe des nues, son univers s’effondre : bien installé dans son petit confort ouaté, il n’avait pas imaginé que sa femme puisse tomber amoureuse de quelqu’un d’autre, ni même qu’on puisse tomber amoureux d’elle, qui est pourtant sublime comme une actrice italienne. Il panique, il pleure, il menace. Il ne lui est même pas reconnaissant pour sa franchise. Il ne lui dit même pas merci quand elle lui affirme d’emblée que si elle lui parle de cet homme, c’est parce qu’elle a décidé qu’elle ne le verrait plus. Elle, elle ne sait pas combien de temps elle pourra tenir, mais elle a décidé, au moins pour les enfants, d’enterrer sa vie de femme, de passer à côté du bonheur qui, croit-elle, ne se représentera plus jamais. Personne ne voit que, le lundi matin quand elle fait le ménage dans la maison, ou encore seule le soir dans son lit pendant que monsieur est parti jouer aux cartes, elle pleure toutes les larmes de son corps.

Les mois passent. Avec son mari, le dialogue se maintient, constamment. Maladroitement, il essaye de s’intéresser à elle, de lui faire des petits cadeaux alors que jamais il ne lui avait offert des fleurs même pour son anniversaire. Mais c’est parce qu’il a peur. La prise de conscience va venir au détour de remarques lancées par des invités, qui ont le courage de lui dire que sa femme est une personne admirable qu’il néglige incroyablement. Même sa propre mère, qu’il adule, va s’y mettre. Cette fois, ça porte davantage. Malgré quelques rechutes, quelques emportements, les longues soirées à jouer aux cartes avec les copains, l’ambiance s’améliore. Et, ce qui est émouvant, c’est que cette dame ne méprise jamais les approches, même gauches, même insatisfaisantes, de son mari. Elle est très sensible aux marques d’affection. Elle qui ne supportait même plus qu’il la frôle, elle retrouve de l’affection pour lui. Des vacances en famille se passent mieux que d’habitude, il y a même un peu de bonheur. De plus en plus souvent, elle raconte elle-même certaines attentions délicates que son mari a désormais pour elle ; ce qui est bouleversant, c’est qu’elle les accueille, qu’elle en est touchée. Pourtant, elle a toujours cette tentation qui la travaille intensément. Elle a parfois des nouvelles de l’homme qui fait battre son cœur : elles lui font du bien, mais elle se tient à sa résolution et s’emploie, sans dévier, à reconstruire sa famille. Sans aucun esprit pharisien (elle n’a que miséricorde pour les femmes qui, maltraitées comme elle, sont allées se consoler auprès de quelqu’un d’autre), sans crainte de l’enfer ni d’un Dieu qui la châtierait, elle agit comme une chrétienne sans la moindre faute de parcours. Tout son comportement procède d’une conviction intime et de l’amour de ses proches qu’elle place au-dessus de l’amour d’elle-même. Cependant, à cet égard, elle progresse aussi. Longtemps, elle avait cru n’être rien ; maintenant, elle a une dignité qu’elle revendique, et le résultat, c’est que tout le monde s’en porte mieux. Elle n’est pas encore amoureuse de son mari, mais elle lui donne de l’amour au maximum de ce qu’elle peut. Un jour, il se rendra compte du privilège qu’il aura eu. Au fil des mois, le climat familial continue de s’améliorer. Elle se dit parfois heureuse, elle est beaucoup plus détendue, ses enfants ont retrouvé tout leur entrain. Elle est en train de gagner son pari, de « sauver sa famille et son âme », comme elle le dit.

C’est pas grave…

« Le faux prophète est celui qui dit que ce n’est pas très grave ».[4] Cette femme, malgré toutes les excuses qu’elle aurait, trouve que son infidélité serait très grave : pour son mari, pour ses enfants, voire pour elle-même. Toujours, et quels que soient les arrangements inventifs qu’on ait pu passer, l’infidélité signifie que l’un des conjoints préfère à son partenaire une autre personne. Quand on est psy, on devrait savoir que l’ego en ressort nécessairement meurtri et qu’une contre-escapade qui serait une compensation ou une vengeance ne suffira pas à éteindre la douleur. Ou alors, c’est qu’une indifférence totale à l’autre s’est installée au point que la fidélité est devenue une coquille vide. Dans ces conditions, un divorce a plus de dignité, plus de cohérence, plus de franchise.

« Un engagement qui n’offre pas de garantie », citions-nous. Quel oxymore ! Imaginons que notre assureur nous dise : « L’engagement de ma compagnie n’est pas une garantie » : il se pourrait que l’affaire aboutisse en justice. Quand je me donne à ma femme, je ne me prête pas à ma femme. Quand je m’engage avec elle jusqu’à ce que la mort nous sépare, c’est la garantie que je lui donne que je ne la quitterai jamais et que je l’aimerai, même si un jour cela demande un effort, et cela jusqu’au bout.

Certes, nous savons bien que ce pari est un risque, et donc que la fidélité est un risque –c’est pourquoi le titre de l’article que je commente est sauvable. J’ai éprouvé, dans mon propre parcours, que ce risque est celui de l’échec. Est-ce une raison pour esquisser une fidélité au rabais, une fidélité écornée, une fidélité qui capitulerait peu ou prou devant le risque et finalement, une fidélité où il n’y aurait plus aucun risque puisque « je peux supporter la rupture comme faisant partie de la confiance » ? L’auteur précise néanmoins : « cela n’est pas une autorisation encore moins une invitation à la rupture. » Pourtant, je ne peux me défaire de l’impression que cette précision arrive in extremis comme une concession dans un développement où le modèle exclusiviste contraint « les couples à un devoir de fidélité, réduit parfois à une obligation morale finalement peu respectée. »

Dans la Bible, la parole donnée avait une valeur si extrême qu’elle était poussée jusqu’à l’absurde, comme dans l’histoire tragique de la fille de Jephté.[5] Nous en sommes aux antipodes. Aujourd’hui, la parole donnée n’a plus de valeur, ni en politique, ni dans les affaires, ni dans les mœurs ; c’est pourquoi on a de plus en plus souvent besoin d’avocats et de juges, c’est pourquoi la confiance est totalement dépréciée dans notre société (et on trouve cela vivable ?). Le serment peut être repris dès lors qu’on ne s’estime plus en état de le tenir. Aucun effort n’est même exigé. « Le seul moyen de se délivrer de la tentation c’est d’y céder », a dit Oscar Wilde. Le voilà relativement rejoint par un article sur la fidélité conjugale publié dans un contexte protestant.

En matière de conjugalité, plus qu’en d’autres domaines, on parle à partir de ce que l’on vit. Même si la fidélité, dans les circonstances heureuses où je vis, n’est pas pénible à respecter, j’ai assez vécu pour tenir compte de ces paroles de l’apôtre Paul : « si quelqu’un se croit debout, qu’il prenne garde de ne pas tomber. »

« Tomber » ; « la chute ». Cette notion est absente de l’article ici commenté. « Norme moralisante » du « modèle paulinien », ringarde, dépassée, inutile. Mais moi, je lui trouve un grand intérêt, qui relève du simple appel à aimer son prochain comme soi-même, à commencer par son plus proche prochain, celui/ celle qui, un jour, a décidé de faire la route, toute la route avec moi. Il y a de la beauté et de la grandeur dans ce pari-là. Que l’échec des couples autour de nous, voire chez nous, nous accable, cela devrait nous inciter à retrouver le sens du don de soi, de la parole donnée et non reprise, et non pas nous amener à renoncer à ce qui, au-delà même de l’impératif évangélique, est structurant pour la vie en commun.

 
*Jean-Paul Sauzède, Réforme du 7 avril 2016. Toutes les citations non référencées seront tirées de cet article.

[1] Pourquoi « paulinien » et pas christique ? Cf. Mt 19.9 et, encore moins tolérant, Mc 10.11.

[2] « Camus, cet étrange ami ». Libération du 2 janvier 2010.

[3] Plotin, Essais, Pléiade p.1294.


[4]
 Antoine Nouis, « Les dix paroles (5) », Réforme du 11 février 2016.

[5] Jg 11.29-40.

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