Parler de franchissement de la ligne rouge au sujet du recours aux armes chimiques relève d'un impensé théologique : celui qu'a nourri des siècles durant le débat sur les critères de la guerre juste. L'urgence est à construire une paix juste plutôt qu'à spéculer sur les seuils que pourrait encore franchir l'horreur de la guerre.

Il est à présent avéré que le 21 août dernier, l’armée régulière syrienne a utilisé des armes chimiques (notamment des gaz neurotoxiques comme le gaz sarin) contre la population des faubourgs de Damas, afin de freiner l’avancée des rebelles. On évalue à au moins 1429 le nombre de victimes, dont 426 enfants. Cet événement a provoqué des réactions en chaîne, et suscité des velléités d’intervention militaire chez plusieurs puissances occidentales. Après deux ans et demi de conflit et près de 110 000 morts, celles-ci semblent disposer à présent d’un levier pour contourner le blocage du Conseil de sécurité de l’ONU, dû à l’attentisme de la Russie et de la Chine. Par le recours aux armes chimiques, la ligne rouge aurait-elle donc été franchie ?

Il est clair qu’une distinction technique peut être faite entre armes conventionnelles et armes non-conventionnelles (chimiques, bactériologiques, nucléaires). Ce critère s’estompe néanmoins dès que l’on passe du plan technique au plan existentiel : une mort n’est-elle pas équivalente à une autre mort ? Même dans le chaos et le flou qui règnent à propos à propos du conflit syrien, il appert un décalage flagrant entre le nombre de décès provoqués par armes conventionnelles et par armes non-conventionnelles. Pourquoi s’émouvoir davantage des derniers ? Quel est le ressort de cette indignation ?

La ligne rouge relève sans aucun doute des représentations courantes, plutôt que d’une analyse rationnelle. L’imaginaire lié au gaz, qui évoque la guerre de 14 dont le centenaire sera bientôt commémoré, travaille l’inconscient collectif. On invoque les conséquences terrifiantes de ces armes après même le conflit, comme si la vie des invalides de guerre, amputés et autres gueules cassées, victimes d’armes conventionnelles, n’avait pas elle aussi basculé. Le sort des femmes violées du Kivu est tout aussi épouvantable, et on ne peut être que saisi par le décalage entre les deux conflits, tant dans le traitement de l’information médiatique que dans le positionnement des grandes puissances.

Plus fondamentalement, les discours et les décisions afférents à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie relèvent, de manière inavouée si ce n’est inconsciente, d’un impensé religieux, et même théologique. Ils réactivent le vieux débat sur le concept de « guerre juste ». La théologie de la guerre juste, on le sait, a des origines païennes auprès de Cicéron, et se verra formalisée et systématisée par Augustin, puis Thomas d’Aquin, et enfin Luther. Sous des modalités diverses, cette tradition s’accorde à reconnaître trois critères pour décréter qu’une guerre est juste : la finalité de la guerre (elle doit viser la paix et la justice, non la conquête), l’instance qui en prend l’initiative (ce doit être l’autorité légitime, non des rebelles), et enfin les moyens de la guerre (le pillage, par exemple, s’avère rédhibitoire). Or, ces trois critères doivent être honorés de manière conjointe pour que la guerre puisse être considérée comme « juste » : en d’autres termes, la transgression de l’un de ces trois principes disqualifie les deux autres. Dans le cas de la Syrie, la guerre menée par le régime contre les rebelles remplissait jusqu’ici les conditions d’une guerre juste : sa finalité était de rétablir la paix, à l’initiative des autorités en place, avec des armes conventionnelles. Le recours à d’autres armes change la donne, et rend ce conflit intolérable à l’aune des paramètres de la guerre juste.

Or, ces paramètres sont tout sauf rationnels et irréfragables. Deux mille ans de « guerres justes » suffisent à montrer combien aucune guerre ne se donne comme un vecteur de conquête et de puissance, mais toujours comme un moyen de rétablir la paix, la justice, l’ordre social, la démocratie… Aucune guerre ne se présente comme étant à l’initiative d’une instance illégitime, mais toujours comme déclenchée par les forces porteuses de la véritable légitimité. Enfin, aucune guerre ne reste « propre », fraîche et légère, mais toutes dérivent, par nécessité intrinsèque, vers des « dégâts collatéraux », des massacres de civils, des viols ou autres « crimes de guerre ». La distinction entre jus ad bellum et jus in bello demeure une dialectique subtile et complexe. Quant au caractère « propre » de la guerre, il renvoie aux aléas de l’imaginaire de la pureté et de l’impureté, vigoureusement travaillé par la propagande militariste : « La première victime d’une guerre, c’est la vérité », disait à juste titre Rudyard Kipling.

Enfin, l’hypocrisie atteint son acmé dans les discours des grandes puissances sur le conflit syrien, si l’on se souvient d’une part que ce sont elles qui ont le monopole de cette arme non-conventionnelle qu’est le nucléaire, et d’autre part qu’une bonne part de leur économie repose sur le commerce des armes conventionnelles. La France reste le premier État à vendre des armes par tête d’habitant. Dans ces conditions, ne s’émouvoir que lorsque la ligne rouge des armes non-conventionnelles est franchie, rappelle quelque peu le motif de la paille et de la poutre.

Conventionnelle ou non-conventionnelle, la guerre est la guerre. Nous ne construirons un chemin de paix dans la justice qu’à partir d’une reconsidération et d’une mutation de nos modes de vie : en amont des conflits, il s’agit de combattre tout ce qui, dans notre sociabilité, dans notre économie, dans nos représentations, requiert la poursuite de la guerre ici ou ailleurs. Il ne s’agit pas d’imposer à autrui une paix conforme à nos intérêts, mais de commencer à édifier hic et nunc une paix sociétale.

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