La démocratie est-elle menacée, non seulement par le terrorisme, mais par la guerre qui est engagée contre lui ? C’est bien possible. Mais la tragédie du 7 au 9 janvier 2015 pourrait aussi constituer un kaïros salutaire. Car toute crise est en effet ambivalente, à l’instar de l’antique pharmakôn : funeste désastre ou occasion favorable, poison ou antidote.

«La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». On connaît la formule de Churchill, qu’il ne serait pas inepte de parodier ainsi : « La démocratie est le plus solide des régimes à l’exception de tous les autres. » L’attentat contre Charlie Hebdo vient en effet nous rappeler brutalement la fragilité du régime auquel, malgré tous ses travers, nous sommes viscéralement attachés. Nous avions en effet oublié que la liberté d’expression, qui constitue l’un des piliers fondateurs de la démocratie, était si vulnérable, au point d’être menacée, bafouée, piétinée. Après la tragédie du 7 janvier, l’engrenage est possible, avec son lot de violence et de contre-violence, d’amalgames et de stigmatisations. Le risque d’une guerre menée contre le terrorisme sur le sol national est qu’elle mette en péril, par le quadrillage du territoire et le contrôle systématique, l’essence même de la démocratie : le terrorisme atteindrait ainsi l’un de ses objectifs, qui est de rendre la démocratie de moins en moins démocratique, si ce n’est de plus en plus totalitaire, par effet de mimétisme.

Mais le pire n’est pas certain. L’électrochoc pourrait même s’avérer salutaire. En voyant la réaction unanime des partis politiques et des communautés religieuses, soucieux de surmonter les clivages pour faire front commun, on peut se mettre à espérer. Il est d’ailleurs piquant et significatif de constater que les principales cibles des caricatures de Charlie Hebdo (les responsables musulmans, mais aussi l’Eglise catholique, les partis de droite et d’extrême droite, les participants aux Manifs pour tous…) encensent à présent l’hebdomadaire satirique, et canonisent ses martyrs. De même, communistes, socialistes et lepénistes communient dans le même slogan « Je suis Charlie », oubliant que Charlie désignait à l’origine le général de Gaulle… Mais au-delà des équivoques d’un consensus peut-être éphémère, il n’est pas interdit de rêver. Devant ce séisme politique et symbolique, on pourrait voir les musulmans de France enfin capables de s’entendre pour élaborer, non pas bien entendu une structure centralisée, mais au moins une coordination de type fédératif, sur le modèle de la Fédération protestante. Elle pourrait notamment affermir une aumônerie musulmane des prisons, qui, contrairement à ce que l’on entend parfois dire, ne manque absolument pas de moyens, mais souffre de l’émiettement des structures musulmanes en France (alors même que les prisons, on le sait bien, sont un lieu de fermentation de l’intégrisme).

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » disait le poète Hölderlin

On pourrait voir l’ensemble de la nation enfin résolue à changer de paradigme dans son rapport à la laïcité : à passer d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence (selon la double expression de Régis Debray). Cela consisterait à agir à tous les niveaux (enseignement primaire et secondaire, universités, médias, scènes culturelles diverses, discours et actions politiques, Haute autorité sur la laïcité), pour traquer les stéréotypes et les amalgames (et notamment les islamalgames), élever le niveau de culture religieuse de nos concitoyens, et instituer l’expression libre, décomplexée, des convictions religieuses, comme autant de courants de pensée dans l’espace public, en n’excluant que les messages d’intolérance et de haine. On pourrait alors décliner l’islam au pluriel, et démontrer combien l’intégrisme est une corruption et une perversion du message coranique. On pourrait voir nos gouvernants enfin conscients du fait que la grandeur de la France ne tient pas à ses investissements dans l’arme nucléaire, gouffre sans fond totalement inapproprié à l’heure des guerres asymétriques et des menaces terroristes sur notre sol. Ils s’engageraient alors dans une révision radicale de nos politiques de défense, mais aussi de production et de commerce des armes.

Ainsi le 7 janvier 2015 pourrait-il sonner comme un point de rupture ambivalent pour notre démocratie. À l’instar de l’antique pharmakôn, qui était à la fois la poison et l’antipoison, le venin et l’antidote, la tragédie nationale que nous vivons pourrait bien ouvrir la voie aux pires scénarios comme au sursaut salutaire, au kaïros, occasion favorable à saisir. Pour le dire avec les mots du poète Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »

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