Loin de « baisser les bras », il est impératif de profiter de cette baisse conjoncturelle pour conserver des prix d’énergies fossiles élevés à la consommation et assurer le transfert massif de ces économies vers les investissements de la « transition écologique faiblement émissive ». Une lucarne rarissime à la veille de Paris Climat 2015.

Tribune parue le 24 février 2015 dans « La Croix »

La baisse des prix du pétrole sur les marchés internationaux, inattendue, suscite les explications les plus diverses. A plus de 100 dollars le baril, les consommateurs qui le peuvent se détournent du pétrole au profit d’autres sources, notamment en Chine. L’augmentation du prix du dollar joue aussi en ce sens. Le développement des opérations de gaz et pétrole de schiste a atteint son objectif, qui était justement de provoquer cette baisse. L’Arabie saoudite continue à mettre sur le marché les quantités suffisantes pour ruiner ces initiatives et a les moyens d’attendre. A la veille de la conférence climat de Paris, face au risque de mesures contraignantes il fallait absolument émettre un signal fortement démobilisateur, renforçant le camp des climato-sceptiques.

Mais au-delà des explications bien spéculatives, comment agir ? Et d’abord comment penser ? Après le choc pétrolier de 1973-1978, et le terrible contre-choc de 1996 qui a marqué l’arrêt des politiques de maîtrise de l’énergie et de promotion des énergies renouvelables, les politiques climatiques avaient lentement permis de relancer au tournant du siècle de nouvelles mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais il faut dire que c’est l’ascension des prix du brut, jugée inéluctable du fait de l’atteinte du « pic », qui a surtout convaincu du caractère urgent de ce changement. Les politiques n’ayant pas réussi à s’entendre pour taxer suffisamment les énergies fossiles et financer le redéploiement énergétique, ce sont en définitive les pays et les opérateurs pétroliers et gaziers qui ont arbitré à leur profit.

Sans doute ont-ils eu la main un peu lourde, de sorte que nous observons aujourd’hui un « contre-choc » qui met en difficulté non seulement les gaz de schiste et les hydrocarbures « non conventionnels », mais également certains groupes pétroliers. Mais le risque est surtout de mettre en péril toutes les politiques de « transition écologique », et l’adoption des mesures un peu contraignantes lors de la prochaine conférence « Paris Climat 2015 » ! Or le pic pétrolier et celui des énergies fossiles sont inéluctables, et la baisse des cours actuelle sera de courte durée.

L’aveuglement permet la gloutonnerie, la gratitude entraîne la reconnaissance

Les prix baissent, mais certains en profitent pour anticiper les évolutions ultérieures : dans le cadre des négociations de l’accord transatlantique (Tafta), et pour accroître sa « sécurité énergétique », l’Union européenne s’apprête à libéraliser le commerce en matière d’énergie, pour encourager l’industrie pétrolière et gazière à intensifier l’extraction du pétrole issu des sables bitumineux dans le nord-est canadien – une entreprise dans laquelle Total est lourdement impliqué -, avec des investissements transatlantiques massifs (pipelines, raffineries etc.). Autant de moyens en moins pour financer la transition énergétique.

Que penser, dire et faire dans ces conditions ? Il faut d’abord sortir de cette logique spéculative dans laquelle les prix des matières premières minérales sont fixés en fonction de l’offre et de la demande immédiate et non de leur « rareté réelle ». Nous proposions à cet égard la création d’un « GIERessources » (1) qui fait aujourd’hui terriblement défaut. Loin de « baisser les bras », il est impératif de profiter de cette baisse conjoncturelle pour conserver des prix d’énergies fossiles élevés à la consommation et assurer le transfert massif de ces économies vers les investissements de « transition écologique ». En ce sens, nous avons ici une lucarne rarissime, une latitude de mouvement qui nous offre l’opportunité de changer de cap !

Cette planète nous a été donnée à habiter, avec ses ressources les plus diverses en grande abondance. Mais l’intelligence nous est aussi donnée pour connaître et gérer au mieux ce patrimoine si mesuré. En même temps que nous atteignons des sommets en matière de technologies et de production, nous mesurons aussi les limites, en termes de gisements comme d’impacts sur l’environnement. L’aveuglement permet la gloutonnerie. La gratitude entraîne la reconnaissance. La faire partager au monde serait de nature à créer les ressorts qui font tant défaut aujourd’hui à nos sociétés et nos politiques. Il est temps de retrouver une éthique de la frugalité (2), cette éthique tant franciscaine que calvinienne, souvent raillée par les contemporains, mais qui seule ouvre la possibilité d’un partage solidaire avec ceux qui sont éloignés de nous, dans la géographie mondiale comme dans la suite des générations.
(1) Groupe international d’évaluation des ressources – sur le modèle du GIEC, plus connu sous son sigle anglais IPCC (International Panel for Climate Change) -, déjà évoqué par Olivier Abel et Jacques Varet dans leur tribune « Les ressources minières, un bien commun bientôt rare », « Le Monde », 14 mars 2014.

(2) Lire le dossier « Les changements climatiques », Fédération protestante de France, éd. Olivetan, décembre 2014.

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4 Réponses à “Baisse des prix du pétrole : profitons-en… pour changer de cap, par Jacques Varet”

  1. Fifipollux dit :

    Si j’ai bien compris le propos, vous attendez de l’Etat qu’il crée une taxe spéciale et temporaire (car comme vous le dites justement, cette situation où le prix du pétrole est bas ne saurait trop durer), collectée évidemment par les pétroliers, pour financer la recherche-développement dans les énergies renouvelables. Et bien quitte à être utopiste, j’irais encore plus loin : plutôt que d’imposer cette taxe au consommateur final, qui de ce fait se sentirait pénalisé et totalement déresponsabilisé, je demanderais à ce que cette taxe soit optionnelle. C’est-à-dire que le consommateur final déciderait ou non de la verser, au moment de son achat, dans un fonds de recherche, qui pourrait même, pourquoi pas ?, lui apporter le même crédit d’impôt que les dons aux oeuvres reconnues d’utilité publique. Ce serait l’occasion d’un geste d’engagement citoyen, qui bien relayé par les médias, pourrait avoir une portée , non seulement financière, mais aussi symbolique. On donnerait là l’occasion à chacun de participer concrètement au débat sur la transition énergétique, en payant ou en refusant de payer en toute conscience.

  2. marion dit :

    Cher Jacques,
    Bien sûr il ne faut pas gaspiller les ressources de la planète – au reste les énergies fossiles en font-elles partie ?. Mais à bien y réfléchir si l’on avait conservé le charbon, si l’on n’avait pas coupé le bois pour se chauffer, si l’on n’avait semé que le strict minimum pour que les nantis de tous les temps ne donnent que les rares miettes de leur pain aux nombreux autres, serions-nous là ?
    Je sais que la frange verte de la politique balaiera mes objections et continuera à nous faire croire que la pollution est la seule cause du réchauffement de la terre, qu’il vaut mieux manger une carotte, de préférence crue… qu’une aile de poulet de batterie ( pour la batterie je suis d’accord mais pas pour le poulet!)etc. etc.
    c’est pourquoi je n’attends rien de la conférence de Paris, ni de Hollande ni de Nakomo (NKM), car elle ne proposera que de belles et moins belle paroles destinées à faire peur mais en aucun cas de vraies solutions pour que dans l’exigence réelle de la protection – non de le sauvegarde, terme qui ne peut que plaire aux bobos de l’environnement – de la planète, ce ne soient pas une fois de plus les pauvres en tout genre et de tous pays qui trinquent avec un eau que les puissants auront confisquée…

    Amitiés

    Michel

    • jacques Varet dit :

      bonsoir Michel
      merci pour ce commentaire.
      il ne fait pas de doute que les énergies fossiles font partie de la planète.
      il ne s’agit pas de les conserver mais de les consommer en ouvrant les yeux sur la réalité de leur limite et de l’impact de leur consommation sur le climat.
      Car il ne fait pas de doute non plus que le gaz carbonique libéré dans l’atmosphère par leur combustion modifie le climat – et le modifiera plus encore à l’avenir avec la croissance des émissions.
      ça, ce n’est ni Hollande ni NKM qui l’ont inventé, mais bien une réalité scientifique incontournable.
      La croissance des consommations (des énergies fossiles comme de bien d’autres!) n’a pas réduit l’inéquité dans l’accès des plus pauvres. Je suis d’accord que le développement des énergies renouvelables et de la maîtrise de l’énergie ne doit pas bénéficier seulement aux plus riches qui pourraient se « payer ce luxe ». néanmois, si en Suède 90% du logement neuf est chauffé par géothermie (60% en Suisse, 3% en France), ceux-là verront leur facture baisser quand les nôtres continueront à grimper.
      Faute de pouvoir le faire en France – où malgré les paroles rien n’est réellement fait pour changer – j’ai choisi de travailler maintenant dans des pays africains qui ont de magnifiques ressources (la géothermie en l’occurrence) – où la population, majoritairement très pauvre, va bien finir par bénéficier de ce développement… Il en va de même pour le solaire pour les pays du sahel…
      La conférence de Paris est un réel enjeu. On peut en effet douter de son succès. Mais ce n’est pas en baissant les bras que le tournant sera pris. La mobilisation de toutes les parties prenantes sera nécessaire. Et je me réjouis que la Fédération Protestante ait décidé de faire entendre la sienne. Je te renvoie à la lecture du texte:
      http://www.foyerdegrenelle.org/pdf/climat_dossier_FPF_juin2014.pdf
      si ça t’ennuie de le lire, il y a même une vidéo:
      http://www.protestants.org/index.php?id=33749
      bien fraternellement
      jacques

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