En séparant le Dieu véritable des fausses divinités, Moïse a inventé une nouvelle conception qui continue de dominer la modernité. Entretien.

Quelle est la place du monothéisme dans la modernité ?

Nous les Modernes considérons que la question religieuse est derrière nous. Nous pensons que le religieux a été enterré deux fois : par le monothéisme lorsqu’il a détruit les polythéismes, vus comme des superstitions ; par les Lumières quand elles ont chassé le christianisme de l’espace public. Ce que le rationalisme ne voit pas, c’est qu’il partage avec le monothéisme le même besoin de placer en surplomb une instance indiscutable, prenant en compte la totalité de ce que nous sommes et qui soit l’arbitre de nos disputes. Une position transcendante, que les Grecs confiaient à un Dieu des idées, les chrétiens à un Dieu du salut et où les Modernes ont logé successivement la Raison, la politique, la science, la main invisible du marché… Peu importe le nom, c’est chaque fois la même structure.

En quoi cette continuité pose-t-elle un problème ?

Le monothéisme organise le monde autour d’une seule distinction entre le vrai et le faux. Les polythéistes ne se demandaient pas si telle idole est un vrai ou un faux dieu. Ils comparaient les dieux entre les différentes cités et il existait des tables d’équivalences des divinités pour faciliter les échanges. Moïse est le premier à faire le tri. Pourchassant les faux dieux, il détruit les idoles et invente un dieu qui n’est pas fait de main d’homme – un dieu révélé. Or, séparer le vrai du faux de cette seule façon, c’est très exactement le modèle de ce qu’on appelle aujourd’hui la pensée critique, et donc en partie  des sciences sociales. Héritière du monothéisme, la pensée critique divise le monde entre ceux qui sont victimes des superstitions (le primitif, le superstitieux, le croyant) et ceux qui en ont été libéré par la raison (le scientifique, le rationnel, l’Occidental). Bourdieu utilisait le même schéma lorsqu’il expliquait que le monde est une scène où il n’y a que des menteurs et des dupes, sauf le sociologue, dont le rôle est de dévoiler tout ce « caché ».

Feriez-vous l’éloge du polythéisme ?

Je souhaite seulement qu’on ne confonde pas le fétiche et le dieu. Le polythéiste ou l’animiste n’ignore nullement que ses amulettes sont faites de main d’hommes : il ne les prend pas pour des témoignages d’une révélation, mais comme les outils d’une pratique déterminée. Ainsi, pour connaître les émotions psychiques qui nous assaillent, il parlera des esprits, tandis que nous les Modernes, nous en remettrons à la psychologie, au divan, aux médicaments, à la télé réalité… Ce sont des fétiches, dans le bon sens du terme : des médiations non pour connaitre mais pour survivre. Nous avons besoin de médiations et l’exemple de la politique le montre également. L’exercice de la politique passe par la discussion et nécessite une infinité de transactions, d’arrangements, d’à peu près. La modernité lui oppose l’exigence d’un seul type de vérité, incarnée ici par l’appel préalable à l’expert indiscutable (à ne pas confondre avec le chercheur qui, lui, produit l’indiscutable en fin de course). Commencer par l’indiscutable, ce n’est plus de la politique…

Que faire ?

La crise écologique a brisé l’illusion qu’il existerait un arbitre capable de donner un sens universel et indiscutable à notre présence sur terre. Le monothéisme est en train de céder la place au « monogéisme », selon le mot forgé par le philosophe allemand Peter Sloterdijk : nous découvrons qu’il n’y a qu’une seule terre et qu’aucun Dieu unique ni aucune rationalité ne peut nous dire comment la sauver. Débarrassés du Dieu vertical, nous devons inventer de nouvelles médiations, des divinités horizontales. L’histoire redevient intéressante !

N’est-ce pas cela, le retour du religieux ?

Non, si vous entendez par là les fondamentalismes qui traversent les trois monothéismes et qui, contrairement aux apparences, sont des phénomènes profondément modernes. Là encore, il faut inverser notre perception. Les religions, même monothéistes, n’ont pas attendu les athées pour mesurer le caractère fabriqué de leurs rites. Elles en avaient une pleine conscience, connaissaient leur fragilité et savaient que, pour durer, elles devaient constamment se renouveler et construire des médiations. D’où leur passion pour l’exégèse, qui permettait un flux permanent d’inventions. Le fondamentaliste, lui, s’est laissé convaincre par la modernité qu’une religion fabriquée est forcément fausse. S’il veut continuer de croire, il n’a qu’une solution : prouver que son culte n’est pas fabriqué, mais qu’il obéit à des lois sacrées, auxquelles il ne sera dès lors plus question de toucher. Le fondamentalisme appartient pleinement à l’ère moderne en train de s’achever et ce n’est sûrement pas lui qui nous aidera à comprendre le monde nouveau qui nous attend.

 Recueilli par Eric Aeschimann
paru dans le Nouvel Observateur

 Sociologue et philosophe, Bruno Latour vient de publier « Enquête sur les modes d’existence » (éditions La Découverte). Il a également été le directeur scientifique de Sciences Po pendant cinq ans.

 

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