La fête de l’union nationale que nous avons vécue dimanche dernier partout en France exprime le vouloir vivre ensemble. Il nous reste à transformer cette énergie, non en union sacrée, à la fois libertaire et sécuritaire, contre un bouc émissaire, mais en capacité détaillée à repenser et refaire lien avec tous ceux qui sont là.

Tribune parue le 13 janvier 2015 dans « La Croix »

Penser l’événement, c’est en faire l’occasion de différer ensemble, de faire jouer la pluralité des significations et des niveaux où nous sommes atteints. Hannah Arendt s’inquiétait de voir la pluralité politique réduite à la chaleureuse et obscure fraternité. Je ne dirai pas cela de la fête de l’union que nous avons vécue, car elle exprime aussi ce que Ricœur appelait l’irruption rare de l’oublié, du vouloir vivre ensemble. Il faut d’abord faire place à ce sentiment, et c’est bien le style français que ces fêtes de la fraternité, jadis proposées par Rousseau. Mais chez Rousseau souvent le pacte retrouvé se brise en promenades solitaires, c’est son paradoxe, et il nous reste maintenant à transformer cette énergie, ce pouvoir être ensemble, non en union sacrée, à la fois libertaire et sécuritaire, contre un bouc émissaire, mais en capacité détaillée à repenser et refaire lien avec tous ceux qui sont là.

La première chose que cet événement nous donne à penser, c’est sur la culture française contemporaine et la place qu’y a prise le « comique ». Le comique a un lien constitutif avec la démocratie, comme possibilité de rire de tout. Mais nous touchons ici aux limites du comique, de la liberté d’expression et de dérision – limites que nous avions déjà touchées avec l’affaire Dieudonné. Il ne faudrait pas que le « droit de rire de tout » devienne notre sacré ! Ruwen Ogien propose de distinguer les offenses purement émotionnelles et les préjudices concrets qui portent vraiment tort : mais où placer l’humiliation ?

Je crois que nos sociétés ont déployé une grande sensibilité aux violences, mais une grande insensibilité aux humiliations, moins mesurables, mais dont les effets se font sentir à long terme. Lorsque l’ironiste adopte un point de vue en surplomb, pointant l’idiotie des autres, il interrompt toute possibilité de conversation. Le problème est que tantôt l’expression de la liberté a une fonction de scandale, vitale pour briser le mutisme complaisant ou apeuré d’une société, tantôt le scandale est purement destructeur, et brise la possibilité d’un monde commun. Or nous ne savons jamais où passe la limite entre les deux. J’ajouterai que dans la « culture française » aujourd’hui, il y a des sujets qui sont trop refoulés dans les marges, interdits d’espace public. Au lieu de cultiver cette ignorance, il faut refaire mémoire de toutes les traditions sédimentées dans notre culture, celle des Lumières, du romantisme et du socialisme, bien sûr, mais aussi celles de l’antiquité grecque et romaine, autant que les diverses traditions bibliques, car toutes représentent des promesses inachevées, qui se corrigent et se fécondent mutuellement. Et la tradition musulmane a place dans ce concert, dans la pluralité corrosive et salubre de cet espace public.

Il n’est pas si simple de conjuguer la sécurité et la liberté

La seconde chose que l’événement nous donne à penser, d’un autre côté, c’est le lien entre la religion et la violence. La crainte que nous voyons exprimer, par des penseurs musulmans eux-mêmes, est de voir des nouveaux venus à l’Islam, munis de leur petite litanie de versets (à vrai dire d’abord formés par nos télévisions, Internet et jeux vidéos), légitimer n’importe quelle violence. C’était déjà la question de Hobbes, face aux puritains radicaux de la révolution anglaise. Ceux pour qui il y va de leur « salut éternel » sont dangereux pour la sécurité publique, car ils peuvent aller jusqu’au sacrifice de leur vie. Le poète puritain Milton, auteur du traité Sur la liberté de la presse qui inspira tant Mirabeau, oppose à Hobbes un éloge de la liberté sans entrave, et de la tolérance. C’est ici le nœud d’un vieux problème, car il n’est pas si simple de conjuguer la sécurité et la liberté. La solution de Calvin avait été de former des pasteurs par l’apprentissage du grec, de l’hébreu, et d’instruire le peuple, leur apprendre à lire, à écrire, à interpréter, bref en lançant un formidable mouvement de formation à la condition langagière, historique et interprétative des textes canoniques.

On dit qu’il manque à l’islam de France des cadres représentatifs, mais il manque aussi un long travail de culture et de canalisation théologique de la foi – quand la foi a disparu on ne comprend plus l’épaisseur de ces canalisations « dogmatiques », non plus que l’intensité des débats par lesquels nous étions sortis des guerres de religion. Ce sont ces chemins qu’il nous faudra rouvrir ensemble, si nous voulons repartager la liberté et la confiance constitutives d’une démocratie aujourd’hui minée de l’intérieur.

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2 Réponses à “Ce que donne à penser l’événement « Charlie Hebdo », par Olivier Abel”

  1. Philippe Malidor dit :

    Merci, Olivier, pour votre bel article que j’ai repéré hier sur La Croix. Ce que vous dites sur le rire rappelle le fameux débat du roman d’Umberco Eco Le nom de la rose. Il y a de l’humour dans la Bible; je ne suis pas sûr qu’il y en ait dans l’islam. D’ailleurs, un dessin paru en Une du Canard Enchaîné du 14 janvier 2015 soulève la même question.
    Il faut donc rire, mais sans sacraliser le rire en refusant d’envisager qu’il ait des limites. Lesquelles? C’est à réfléchir. ça ne justifie évidemment ni le meurtre ni même la menace.

  2. Anthyme dit :

    Ça m’est délicat de commenter cet article avec la pondération aseptisée qu’exige cet honorable forum de regards protestants.
    En effet, faire dans la nuance n’est pas mon fort, surtout au sujet d’un « Je-suis-Charlie-Mais » à la dimension si … catholique !

    En bon iconoclaste, je trouve plus simple (et certainement moins indélicat mais aussi plus didactique) de m’attaquer à l’« image » qui a été choisie comme illustration : cette dame au regard extatique, avec sa bougie et son « Je-suis-Charlie ».

    … … … …

    Chacun la « lit » bien sûr comme il veut, cette image, mais moi, elle m’évoque une dame de grande piété qui indéniablement prie.

    L’association de sa pancarte et de sa posture me conduit en Luc 6,37 :
    « Absolvez, et vous serez absous »
    — En substance : absoudre les mécréants blasphémateurs de Charlie —

    Personnellement, je la trouve tiède, cette dame, avec sa petite pancarte …
    … or comme l’Éternel vomit les tièdes …

    Si j’étais Dieu, j’aurais préféré qu’elle brandisse autre chose que son insipide « Je-suis-Charlie » …

    Ahhhh …
    Un tel regard, une telle extase, une telle démonstration de foi en brandissant le N°1173 du 10 décembre 2014 — 27 jours avant le massacre — « Oui aux crèches dans les lieux publics » de Charb !

    Ça oui … par contre, dans le très catholique « La Croix » … hum …
    … la photo n’aurais jamais été publiée.

    … … … …

    En son temps, le Pasteur Oberlin avait inventé un test psychologique : chaque catéchumène devait choisir une perle de couleur parmi la multitude d’un tableau.
    C’est en fonction de ce choix qu’il arrêtait le sien, concernant la citation qu’il écrivait sur l’image pieuse remise le jour de la cérémonie.

    … … … …

    J’ignore qui a choisi l’image de cette dame pour accompagner ce texte d’Olivier Abel …
    … si j’étais non pas Dieu, mais Oberlin ; je lui dédierais Matthieu 5,13.

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