Le protestantisme européen célèbrera en 2017 le 500ème anniversaire de l’affichage des 95 thèses de Luther. N’y a-t-il pas comme un air de « déjà-vu » entre ces droits que s’attribuaient hier les riches et les puissants à pécher sans risque de voir leurs peines célestes s’aggraver, et le droit, acheté aujourd’hui, à émettre des gaz à effet de serre mortels pour continuer à vivre dans une jouissance confortable bâtie sur l’exploitation ? Sa protestation reste d'actualité.

Le protestantisme européen célèbrera en 2017 le 500ème anniversaire de l’affichage, par le moine Luther, des 95 thèses contre les indulgences aux portes de l’église du château de Wittenberg. Luther en mettent au premier plan la justification par la foi seule et le sacerdoce universel de tous les croyants inaugurait dans la chrétienté une ère où l’individu, libéré des contraintes des institutions politiques et des hiérarchies religieuses, pourrait s’émanciper des oppressions et des discriminations. Instrumentalisé par les princes qui voyaient en lui un recours pour affirmer leur souveraineté jusque-là confisquée par le pape ou l’empereur, il céda à leurs pressions pour condamner et laisser massacrer ceux qui, ayant vu en lui le promoteur d’une société nouvelle, juste et démocratique, s’étaient soulevés contre leurs maîtres.

Il n’en reste pas moins que si le luthéranisme a pu parfois donner prise à une soumission abusive aux autorités, il a été souvent et surtout le socle de nombre de sursauts et résistances en face des oppressions et a mis en échec des idéologies totalitaires, démontrant ainsi que l’on peut toujours « faire autrement » et que les lois, fussent-elles parées de la nécessité, ne peuvent être la fin de toutes choses au point d’être sacralisées. Le Soli Deo Gloria, dont il restaure avec toute la Réforme la vigueur, fonctionne comme une démystification de toutes les idolâtries qui mettent en avant la puissance des institutions, l’addiction à l’accumulation des biens, le prestige social et de nos jours l’absurde glorification du marché capitaliste. De grandes figures ont marqué cette résistance. Contentons nous de citer ici Soren Kierkegaard, Martin Niemoller, Dietrich Bonhoeffer et plus près de nous Georges Casalis.

La protestation de Luther toujours d’actualité

Faire de cet anniversaire un événement ecclésiastique et religieux serait un non-sens. Cela masquerait les formidables conséquences, sociales, économiques et politiques de la Réforme, qui ne sont plus à démontrer, dans une société qui ignorait la distinction, bien récente et peut-être déjà obsolète, entre un espace public et un espace privé où se niche le religieux. Lors de ces célébrations qui se préparent, on devra d’ailleurs se questionner sur cette fameuse migration du sacré qui, du ciel (l’âme, l’enfer, le paradis, le purgatoire) est passé à la Terre (l’argent, la récession, la croissance, l’austérité). S’il y a une pertinence à faire mémoire de ce temps fondateur pour le protestantisme luthérien et calviniste, elle ne se trouve pas dans les reproches mesurés que l’on pourrait faire à notre sœur, l’église catholique romaine, qui procède encore de manière discrète, périphérique et rare à l’attribution d’indulgences plénières, mais plutôt en revisitant la puissance subversive de la protestation de Luther dans un monde qui voyait la domination du mercantilisme, de la corruption et de l’argent se propager.

Dans notre monde qui se prétend séculier et qui s’adonne de manière éhontée à un trafic d’indulgences sans limites, la protestation de Luther ne trouve-t-elle pas toute son actualité ? Dans nos sociétés qui se donnent pour salut et espérance messianique paradisiaque la croissance de la production et de la consommation avec toutes les conséquences violentes que cela entraîne (le mépris de peuples entiers qui, pour y échapper, se précipitent vers nos rivages inhospitaliers, quand ils ne se noient pas avant), n’y a-t-il pas comme un air de « déjà-vu » ? Si, une parenté évidente entre ces droits que s’attribuaient hier – principalement les riches et les puissants – contre monnaie sonnante et trébuchante à pécher sans risque de voir leurs peines célestes s’aggraver (le droit de manger du beurre pendant le carême ou le droit de rompre une trêve dûment contractée devant l’église) et le droit acheté aujourd’hui à émettre des gaz à effet de serre mortels pour continuer à vivre dans la jouissance confortable, bâtie sur l’exploitation et la domination des plus faibles.

Aujourd’hui, c’est le sort de la planète et de ceux qui l’habitent qui est en jeu

Il ne faut pas omettre toutes les autres formes de passe-droit monnayables qui exonèrent légalement ou pas de contraintes les détenteurs de monnaie. On pourrait citer les paradis fiscaux, mais aussi les techniques financières qui, de l’optimisation à l’évasion fiscale en passant par la sécurisation des créanciers, par la démultiplication des assurances tous risques répandent la mort auprès de débiteurs dépourvus de tout moyen d’échapper au cycle infernal de la dette sans fin dans un monde qui a vendu son âme à Mammon, l’argent-roi. La seule différence c’est qu’à l’époque de Luther, s’il s’agissait d’éviter le jugement de Dieu et le feu de l’enfer, c’était au prix de désordres limités dans le temps et dans l’espace. Aujourd’hui, c’est le sort de la planète et de ceux qui l’habitent qui est en jeu. Il s’agit, pour certains, de s’affranchir des désordres sans limites qui attirent déjà, sur les plus fragiles, le jugement de la Terre qui proteste.

Alors, oui, il faudra célébrer la protestation de Luther contre les indulgences. Mais il ne faudra pas se tromper d’adversaire. L’Évangile n’est pas une affaire privée destinée à rassurer les âmes inquiètes, mais une bonne nouvelle de vérité, de paix, de justice et de fraternité à mettre en œuvre dès maintenant, sans indulgence. La seule réponse à donner à ce monde en impasse, comme Luther le fit en rappelant contre les indulgences l’inexistence d’une dette à solder fût-elle céleste, est de réitérer son geste par une remise de dette universelle et de provoquer ainsi un jubilé, restaurateur d’équité et de gratuité. Ainsi la promesse d’un avenir heureux offert gratuitement retrouvera sa vigueur et pourra s’incarner dans un ici-bas qui ne fait pas du Royaume un mirage lointain dans un au-delà évanescent, mais une Terre promise toujours proche et imminente, dont l’attente fervente peut susciter l’irruption lorsque les hommes sont fraternels.

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