Le déferlement de millions de gens en France dimanche dernier n’était pas uniquement un « hommage aux victimes », mais également un message que ces foules innombrables se sont adressées à elles-mêmes : « Nous relevons la tête. Nous voulons construire une société de confiance et non celle de la peur. »

De toutes les photos de dimanche après-midi à Paris lors de la marche contre les attentats, les vues prises par les hélicoptères sont d’une beauté et d’une précision troublantes. On ne revient plus sur l’ampleur de la mobilisation et, pour une fois, le décompte qui a fait l’unanimité entre l’appréciation de la police et celle des manifestants. C’était un inimaginable soulèvement pacifique. Ni plus ni moins. Quant à travers la foule compacte, les rares véhicules des non manifestants se faufilaient derrière ceux des secouristes ou de la police, tout coulait avec une fluidité et une douceur amicale, presque surréaliste.

Comment distinguer les passants sur les trottoirs, qui allaient leur chemin, dans ce déferlement humain d’un peuple debout, visiblement uni sur l’essentiel ? Il faisait froid, mais on s’en apercevait à peine. Le ciel était légèrement couvert et humide, mais les éclaircies et la lumière étaient également au rendez-vous. D’où ce contraste saisissant entre la marée d’humains opaque, plutôt sombre, et la clarté sur les immeubles du quartier inondés de lumière. Tout paraissait clair. Sur les visages des gens comme dans la dynamique du mouvement. Je n’ai pas entendu dire qu’il y ait eu d’incidents, alors que les renseignements redoutaient d’autres attentats.

L’événement renvoie mon esprit à quelques détails du récit de la Passion dans l’Evangile de Matthieu : « Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième heure il y eut des ténèbres sur toute la terre. Et vers la neuvième heure, Jésus cria : « Eli, Eli, lema sabachthani ? » C’est-à-dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Quelques-uns de ceux qui étaient là dirent : « En voilà un qui appelle Elie […] Laisse, voyons si Elie va venir le sauver » ». Et plus loin, « voyant le tremblement de terre et ce qui venait de se passer, le centurion et ceux qui étaient avec lui furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Celui-ci est vraiment Fils de Dieu ». » (Mat. 27, 45-54). Le rapprochement de cette description de la Passion du Christ avec ces terribles jours des 7, 8 et 9 janvier dernier, puis avec leur apothéose inattendue dans ce soulèvement de quatre millions de personnes partout en France, est un simple miroitement d’angles de vue. L’actualité de ces jours-là était plus qu’un coup de tonnerre ; les marches de dimanche, un tremblement de terre indéniable.

« Je suis Charlie » exalte le respect des valeurs reconnues comme fondatrices, la liberté d’expression en premier lieu

Que la narration de Matthieu soit clairement mythologique, volontairement exagérée pour faire comprendre la dimension exceptionnelle de ce qui s’était passé à Golgotha, il n’y a pas de doute. Tout de même, pourquoi raconter les choses avec tant d’emphase ? Mon trouble est ailleurs. C’est qu’il est presque impossible à toute personne ayant été dans cette foule de restituer ce qu’il a vu, sans recourir à des métaphores qui avoisinent le langage des mythes. Ce dimanche 11 janvier 2015, le cauchemar des jours précédents laissait place magistralement à une forme de sidération positive ! Quand le réel se métamorphose à ce point, c’est le plongeon du regard dans l’inconcevable et l’inouï. Oui, comme une vision d’une nouvelle Jérusalem. Ce rassemblement phénoménal a permis de voir des choses, au sens propre comme au figuré. Des anarchistes qui embrassent les CRS, des enfants qui scandent des slogans, des Maghrébins chantant la Marseillaise les yeux embués, des femmes antillaises dignes, visiblement conscientes d’être chez elles. Quelle leçon les politiques tireront de cela ?

Parler du « 11 septembre français » me paraît inutile et paradoxalement dérisoire. Chaque situation se suffisant amplement à elle-même. En France, les réactions ne traduisent pas compulsivement une idéologie sécuritaire brutale, unilatérale. « Je suis Charlie » cristallise et exalte le respect des valeurs reconnues comme fondatrices, et la liberté d’expression en premier. A côté de cela, il y a malgré tout également un début de prise de conscience sur les conséquences des exclusions, du racisme, des intolérances et de leur instrumentalisation monstrueuse.

Habituellement, on manifeste pour signifier une protestation à qui de droit, tenter de redresser des droits menacés ou bafoués. Le déferlement des millions de gens dimanche n’était pas uniquement un « hommage aux victimes », mais un message que ces foules innombrables se sont adressées à elles-mêmes. « Nous relevons la tête. Nous voulons construire une société de confiance et non celle de la peur. »

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