Le protestantisme se modifie en France. Un angle sous lequel on peut appréhender le changement de la société et du groupe religieux, celui de la visibilité : comment les groupes sont-ils vus, comment se donnent-ils à voir ? Résumé d’un article qui met en perspective l’évolution de la visibilité et des institutions du protestantisme français.

La religion protestante est en France une minorité peu et mal connue. Depuis quelques années, elle connaît une évolution notable. On constate des changements dans la façon dont les protestants et leurs institutions s’organisent en France, changements qui sont à la fois le support et l’expression de l’évolution du groupe. Cet article s’intéresse surtout à l’évolution récente de la visibilité publique des protestants en France. Un rappel historique sur les origines du protestantisme souligne la diversité que le monde protestant connait dès ses débuts, et que la structuration institutionnelle du protestantisme va refléter.

En effet, à partir de la séparation de l’Église et de l’État en 1905, la nécessité se fait sentir d’avoir un interlocuteur à proposer au gouvernement. Les synodes de cinq Églises protestantes se prononcent alors en faveur de la création de la Fédération protestante de France (FPF), qui veut réaliser une « visibilisation » du protestantisme sur le plan de la foi, du politique, et de l’institution religieuse. Toutes les Églises protestantes de France n’appartiennent pas à la FPF, qui regroupe cependant dès l’origine plusieurs courants et tendances du protestantisme. Au cours du XXe siècle, les courants évangéliques vont prendre progressivement de l’importance, gagner en visibilité et en légitimité, et se structurer en réseaux nationaux et internationaux. Les Églises évangéliques, souvent congrégationalistes, se fédèrent également parfois. Progressivement, l’organisation du protestantisme en vient à refléter une division en trois tendances confessionnelles : réformée, luthérienne, évangélique. En forçant le trait, on peut dire que les courants dits traditionnels (réformé et luthérien) sont majoritairement présents dans la FPF, tandis que les tendances évangéliques sont structurées par ailleurs en petites congrégations parfois fédérées. Cette structuration commence à changer dans les années 60, et le mouvement s’accélère à partir des années 1970.

La FPF augmente constamment en importance, regroupant au fil des années un nombre croissant de groupes et mouvements. En 2011, elle dira rassembler 23 Églises et 81 communautés, institutions, œuvres et mouvements ; pendant que les Églises évangéliques augmentent également en nombre et en importance. Cette évolution se place dans le cadre d’un changement général de rapport au religieux, qui en constitue l’arrière-plan. Le protestantisme évolue cependant avec des modalités spécifiques. On peut en souligner quelques traits marquants. D’abord, on constate une évolution quantitative : une augmentation du nombre de protestants, et surtout des protestants évangéliques dont le nombre a augmenté de façon considérable au cours des trente dernières années. Ce changement se répercute sur l’équilibre entre les différentes tendances, les évangéliques devenant une part plus importante du protestantisme français. On note également que les frontières confessionnelles deviennent plus floues. La différence entre catholiques libéraux et protestants diminue, les clivages, crispations et différences entre courants internes et positions théologiques du protestantisme tendent à s’estomper ; on constate une plus grande homogénéité socio-économique des différentes Églises, une atténuation des différences de structure et une égale importance accordée à l’international. Cause et conséquence de ces limitations moins rigides, les variations individuelles d’appartenance confessionnelle sont fréquentes.

Les distinctions classiques entre « protestantismes historiques » et « protestantismes évangéliques » sont mises en échec

Ces changements se répercutent alors sur les institutions, et l’on assiste à un certain nombre de coopérations ou de rapprochements (mise en place de l’Uepal et de l’Epuf, rapprochements entre structures de formation, évolution des fédérations d’Églises. La FPF manifeste une plus grande ouverture au monde évangélique. Dans le même temps, un Conseil national des évangéliques de France (CNEF) a été officiellement créé en 2010. Le protestantisme français n’est plus maintenant polarisé entre luthéro-réformés et évangéliques, entre fondamentalistes et libéraux, et entre membres et non-membres de la FPF, comme on pouvait encore le dire en 1970. Il existe cependant deux fédérations nationales représentant des regroupements protestants. Leurs lignes de partage sont difficiles à déterminer : les distinctions classiques entre « protestantismes historiques » et « protestantismes évangéliques » sont mises en échec.

La comparaison de leurs modes de communication confirme même une certaine similarité de stratégie. Chacune des fédérations se donne pour but de manifester le protestantisme, en tenant compte de sa diversité, et de corriger la perception publique de leur groupe religieux. Les deux institutions ont donc une volonté commune d’affirmer une d’identité forte, accompagnée et soutenue par une volonté de prosélytisme qui se manifeste par leur engagement dans de grandes manifestations publiques. Toutes deux cherchent à faire entendre la voix du protestantisme dans le débat public, bien que le désaccord soit flagrant sur la légitimité de représentation de chacun. Dans leurs similitudes comme dans leurs différences, chacune des deux fédérations œuvre au maintien de l’autre. Elles agissent donc, en quelque sorte, comme des minorités actives réciproques. Par leur existence autant que par les stratégies de visibilité que ces fédérations mettent en place, FPF et CNEF sont chacune pour l’autre à la fois cause et conséquence de changement, suscitant et entretenant une dynamique des appartenances.

« Évolutions institutionnelles et visibilité publique des protestants en France », dans « Minorités religieuses, religions minoritaires dans l’espace public : visibilité et reconnaissance » d’Anne-Laure Zwilling (dir.), Presses universitaires de Strasbourg, p. 193-215.

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