Fallait-il signer dans "Le Monde" l'appel des "grandes religions monothéistes" contre la loi sur la fin de vie ? "Non", répondent plusieurs intellectuels protestants dans les colonnes de "Réforme", qui reprochent au président de la Fédération protestante de France, François Clavairoly, de s'être aligné sur la position de l'Église catholique et de paraître bien réactionnaire.

Tribune parue le 19 mars 2015 dans « Réforme »

« Chrétiens, juifs, musulmans : l’appel des religions contre la loi sur la fin de vie » : c’est avec cette manchette barrant toute la une du « Monde » du 10 mars 2015 qu’a été publiée une tribune signée de « cinq hauts dignitaires des trois grandes religions monothéistes », dont François Clavairoly, comme président du Conseil de la Fédération protestante de France. Cette tribune a récolté une volée de bois vert sur le site internet du « Monde ». Était-ce l’effet recherché que de présenter un front uni des religieux, bien réactionnaire ? Pour les protestants que nous sommes, la cosignature de cette tribune par le président du Conseil de la FPF pose doublement question.

D’abord, la tribune caricature la proposition de loi Claeys-Leonetti. Feignant d’ignorer tout le travail en amont du texte et les multiples consultations, le rédacteur de la tribune pose en préalable à une éventuelle évolution législative, un « débat serein, démocratique et respectueux de la personne humaine et de sa dignité ». Quant au texte lui-même, il n’est jamais cité. La part nouvelle et décisive faite aux directives anticipées, visant à promouvoir l’autonomie des personnes, est passée sous silence. L’argumentaire de la tribune se focalise sur la sédation, glissant à l’abus possible, l’euthanasie. Le thème de « la légalisation d’un geste de mort » permet d’évoquer « la mort d’innombrables personnes sans défense ». La tribune dénature radicalement une proposition de loi qui a pour objet de respecter l’autonomie ultime du malade, loin d’autoriser de quelconque façon l’euthanasie.

En outre, la tribune signée de « Nous, représentants des trois grandes traditions religieuses monothéistes » présente habilement comme une position commune la doctrine catholique telle qu’exprimée par la Conférence des évêques de France et la Congrégation pour la doctrine de la foi (déclaration sur l’euthanasie, 1980). Sur l’« interdit de tuer », le consensus des religions et de toute éthique n’est pas difficile (surtout si reste sous-entendue une casuistique justificatrice de la peine de mort et de la guerre « juste »). Mais poser ce principe moral, au nom des religions, en surplomb du législateur au sujet de la fin de vie (ou de l’avortement), c’est refuser l’espace d’une éthique laïque, où la valeur de la vie humaine cohabite avec ces autres valeurs fondamentales que sont la liberté et la responsabilité individuelle.

Jusqu’à présent, les protestants ont défendu cet espace d’une éthique laïque. C’est ce qu’a fait le professeur Didier Sicard, principal inspirateur de l’actuelle proposition de loi. C’est encore ce qu’on peut lire dans le texte de la FPF du 13 janvier 2014, dont la conclusion était favorable à une amélioration de la loi Leonetti de 2005, dans la ligne de la proposition actuelle. Nous ne pouvons qu’être troublés par la discordance entre la réflexion antérieure de la FPF et la tribune signée par le « représentant » de la FPF. Les protestants auraient-ils donc peur d’exprimer dans l’espace public une voix libre, non alignée sur l’Église catholique ? Peur d’être minoritaires, ce serait un comble.

Signataires : Olivier Abel, Jean Baubérot, Marianne Carbonnier-Burkard, Frédéric Chavel, André Encrevé, Pierre Encrevé, Corinne Lanoir, Raphaël Picon.

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Une Réponse à “Fin de vie : défendre un espace éthique laïc”

  1. MANTION Gérard dit :

    Plutôt qu’un alignement sur l’ Eglise catholique je vois dans cette prise de position
    concernant le problème de la fin de vie l’ influence dominante des protestants évangéliques au sein de la FPF , ce qui ne constitue pas une critique de ma part ,
    mais révèle seulement un fait historique avec lequel le protestantisme traditionnel devra compter de plus en plus , au nom du principe de la diversité, s’il veut continuer continuer de faire entendre sa voix au coeur de la cité. Je ne pense pas d’ ailleurs que
    les protestants évangéliques seraient moins protestants que les autres . Ils représentent seulement une manière différente et nouvelle de penser et de
    considérer certains problèmes de société à travers une théologie plus strictement
    biblique que l’ actuelle théologie un peu molle des Eglises traditionnelles

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