Plus qu'une réflexion historique, l’économiste, enseignant et conseiller spécial à l’IFRI annonce une nouvelle guerre monétaire, qui n’en serait qu’à ses débuts, le déclin relatif américain des États-Unis et « la refondation du système monétaire international ». Entretien.

Jacques Mistral, votre livre commence par un prologue, « Le monde en 2029 », dans lequel vous décrivez comment le monde pourrait finalement ne pas échapper à une catastrophe économique comparable à celle de 1929 : voulez vous faire peur à vos lecteurs ?

L’économie mondiale est en effet à un tournant dangereux. Après la crise financière de 2007 et la crise des dettes souveraines en Europe, le pire a certes été évité ; mais nous sommes loin d’avoir retrouvé un sentier de croissance durable. Le problème actuel provient de ce que nous sommes sortis de ces crises par une méthode non soutenable, l’explosion des dettes publiques et du bilan des banques centrales. On a gagné du temps, tant mieux, mais le moment de vérité approche. Aurait-on déjà oublié que la croissance incontrôlée des liquidités est le facteur caché derrière les désordres passés de la finance ? Recourir durablement au même traitement, ce serait, si l’on continuait dans cette voie, préparer la prochaine crise, la prochaine « grande récession » et cette fois, il y a peu de chances que l’on sache en contrôler les développements comme en 2009.

Votre livre est consacré à la dimension internationale de la crise. Mais depuis 2007 il n’y a pas eu de grave crise des changes et la création du G20 a été une initiative nouvelle en matière de coopération internationale. N’est ce pas un facteur d’espoir ?

Certainement, mais il faut un nouvel élan. Chacun voit bien que nous vivons une période de grands désordres monétaires : l’éclatement de bulles successives, financières, immobilières, souveraines, voilà les manifestations bien connues de ces désordres consécutifs à l’excès de la création monétaire. En revanche, les conséquences sur le plan international se sont développées de manière souterraine, la dimension internationale de la crise est jusqu’ici restée masquée – même si l’on sait que les monnaies des pays émergents (autres que la Chine) subissent depuis plusieurs années le contrecoup des changements de cap de la politique monétaire américaine. Heureusement, est-on tenté de dire, qu’une crise des changes ne s’est pas ajoutée à toutes les difficultés de la période ! Mais justement, le pire, dans ce contexte fragile, serait que la coopération économique internationale, qui s’est en effet concrétisée par la création du G20, en devienne maintenant la victime.
De l’expérience récente se dégage en effet un sentiment répandu d’impuissance politique ; de larges franges de l’opinion publique ressentent l’incapacité du débat économique à se hisser à la hauteur des défis que soulèvent des perspectives économiques d’où l’espoir semble avoir disparu. A partir de là, il n’y a plus que quelques pas à franchir pour céder aux séductions artificielles des solutions nationales. Et cela ne concerne pas que l’Eurozone où le populisme prospère ; cette tension entre l’intérêt national et l’engagement international est partout présente, aux Etats-Unis, avec le Tea-party, et en Chine avec l’écho que rencontrent les thèses nationalistes. La tentation du « chacun pour soi » revient et l’on n’en mesure pas les risques. Face à une crise longue et dure, l’absence d’action collective internationale résolue menace à la longue de réenclencher les guerres commerciales et monétaires qui ont si fortement contribué au désastre des années 30. Impuissant à répondre aux aspirations des peuples, l’autarcie avait alors accompagné au pouvoir les pires régimes politiques du XXème siècle. Le drame principal des années 30, c’est la guerre économique et monétaire, c’est l’absence de gouvernance économique mondiale et c’est contre ces risques qu’il faut aujourd’hui nous prémunir.

Voilà en effet qui a de quoi inquiéter ; et pourtant, vous restez optimiste. Vous êtes confiant dans l’avenir de l’euro dont le taux de change avec le dollar est resté remarquablement stable pendant toute la crise de l’Eurozone, vous analysez en détail l’affaiblissement relatif des États-Unis et la montée en puissance de la Chine mais contrairement à beaucoup d’auteurs, vous ne voyez pas la relation entre la Chine et les États-Unis devenir véritablement antagonique.

En effet. L’affaiblissement relatif des États-Unis – qui restent tout de même pour les deux décennies à venir la principale puissance économique, politique et stratégique, la création de l’euro comme monnaie internationale alternative au dollar et l’émergence de la Chine comme puissance mondiale de premier plan renouvellent en profondeur la logique des relations internationales en plaçant le XXIe siècle sous le signe de la multipolarité. Multipolarité, donc, ou bien rivalités ? La question se pose, mais dans des termes différents de ceux de l’entre-deux-guerres où s’affrontaient les systèmes rivaux que constituaient le capitalisme démocratique, le nazisme et le stalinisme. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est au contraire que les grands blocs continentaux ont beaucoup d’intérêts en commun ; ce que l’on voit, ce sont certes des formes de capitalisme bien différentes mais les interdépendances sont profondes et l’économie ouverte n’a pas d’ennemi déclaré comme ce fut le cas dans l’entre-deux-guerres avec le fascisme et le communisme. L’Amérique est anxieuse de voir sa suprématie contestée ; la Chine est fière de voir « l’humiliation » subie au XIXe siècle en passe d’être effacée. Mais il faut dévier les réflexes nationalistes qui peuvent accompagner ces changements.
En fait, ce sont les questions économiques qui resteront à mes yeux déterminantes. La faiblesse de la reprise, les difficultés, partout, des réformes et le recours répété à des expédients monétaires non soutenables sont autant de forces qui poussent à la défense d’intérêts nationaux immédiats et risquent de transformer la mondialisation en bouc émissaire. On retrouve donc une problématique comparable à celle à laquelle se référaient les négociateurs réunis à Bretton-Woods en 1944 : une économie internationale ouverte doit être capable de délivrer les résultats qui susciteront l’adhésion des peuples. Pour être celui d’une paix monétaire renouvelée, le XXIe siècle doit être celui d’une meilleure coopération internationale, reposant sur des institutions multilatérales à la fois efficaces et légitimes. Je tache ainsi, à la fin du livre, de montrer comment un système monétaire international réformé peut servir, comme ce fut le cas au XIXe siècle puis dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, de clé de voûte à un nouvel ordre international multipolaire.

Quel rôle peut et doit jouer l’Europe dans ce nouvel équilibre du monde ?

La priorité, pour l’Europe, c’est que l’Eurozone règle ses problèmes internes ; un grand pas a été fait avec le Conseil européen de juin 2012 qui a défini ce que devait être une Union monétaire plus parfaite. Il n’y a aucune raison de céder au découragement ou à la complaisance. Cela dit, chacun voit bien que la crise a eu des effets délétères. Un récent sondage de l’institut Pew a montré que le soutien à l’idée d’intégration européenne avait dramatiquement fondu entre 2009 et 2013, de 21% en France, de 20% en Italie, de 16% en Espagne. Au-delà des réformes en cours, il faut redonner une perspective au projet européen, il faut, après les élections de mai 2014 redonner du souffle au fonctionnement de l’Eurozone pour qu’elle devienne à la fois plus efficace, un exécutif plus fort en particulier en matière financière, et un fonctionnement plus légitimement démocratique avec le renforcement du rôle du Parlement. Enfin, il faut redéfinir la relation entre l’Eurozone, qui prend une tournure progressivement plus fédérale, et les pays hors-zone euro qui veulent rester dans une Union plus lâche, comme le Royaume-Uni, ou qui sont à la recherche d’une association étroite mais sans la monnaie comme la Turquie.
Depuis 1957, la construction européenne a régulièrement progressé au fil de crises successives et cette dynamique n’est pas arrivée à son terme ; encore faut-il, comme par le passé, donner aux peuples de bonnes raisons de percevoir cette construction comme une garantie de paix, de sécurité et d’une prospérité partagée. Ensuite, l’Europe pourra parler à haute et intelligible voix à ses partenaires parce qu’elle représente depuis des décennies le cas le plus poussé de coopération internationale, elle marque l’émergence d’une forme politique supra-nationale et c’est le modèle de société politique dont nous avons besoin au XXIe siècle.

« Guerre et paix entre les monnaies » de Jacques Mistral, éditions Fayard, 320 pages, 19 €.

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