L’Europe s’est construite sur les problèmes de ressources minérales pour le développement industriel. Puis elle a vécu avec l’illusion de la « dématérialisation de l’économie ». N’est-il pas temps d’acquérir une vision partagée des ressources minérales, afin que leurs prix soient fonction de leur réelle rareté et non de la tension instantanée entre offre et demande ?

Sur le marché des matières premières minérales, la crise de 2008 a amené une accalmie de courte durée. En 2011, les cours des métaux de base sont tous en pleine reprise. Certains ont retrouvé leur niveau d’avant la crise. Les ressources énergétiques (pétrole, gaz, charbon, uranium) et plusieurs métaux (or, platine, lithium et même fer) atteignent même des cours record. La peur de la pénurie et le constat qu’il faudra aller toujours plus loin extraire les ressources minières hantent les marchés.

Au cours du XXe siècle, la hausse de la production des substances minérales a été quasi exponentielle, avec toutefois des paliers.

Le premier palier va jusqu’à la Seconde Guerre mondiale: en quarante ans, le total extrait du sous-sol est passé de 200 à 800 millions de tonnes. Les Trente Glorieuses marquent un second palier de croissance en Occident et en URSS pour atteindre 2500 millions de tonnes au moment du premier choc pétrolier.

Après une période de croissance modérée, liée à la chute de l’Empire soviétique, la production repart en forte hausse à partir du milieu des années 2000, essentiellement à cause des pays émergents : Chine, Inde, Brésil… La part de la Chine dans la consommation mondiale de matières premières minérales est désormais prépondérante. Avec 20 Va de la population mondiale, elle absorbe la moitié de la production mondiale de ciment, 40 % de celles d’aluminium, de manganèse, de charbon et d’acier, 30 % de celle de nickel.

Cette croissance de la demande est aussi qualitative : on observe une diversification des substances que l’industrie utilise, au point de couvrir la quasi-totalité du tableau de Mendeleiev.

matieres premières minérales

Trois catégories de métaux

La production en matériaux de construction – sable, granulats, ciment, chaux, plâtre –

répond à la plus grande demande en ressources minérales sur le plan quantitatif. Ce sont des matériaux pondéreux, qu’on a intérêt à extraire à proximité des sites de consommation. Ce sont aussi des matières premières très répandues, qui ne posent pas de réels problèmes de limite de la ressource, sauf localement, du fait de la superposition de contraintes, notamment près des mégapoles.

Les tendances actuelles aboutissent cependant souvent encore à des aberrations économiques et environnementales, comme l’usage de revêtements de granite d’importation chinoise pour construire des lignes de tramways en France, alors même que des ressources de qualité sont disponibles à proximité.

B en va de même pour de nombreux minéraux industriels, qu’il s’agisse des carbonates, des argiles, du feldspath ou du quartz, plutôt abondants, et dont on ne connaît pas de limite en termes de réserve de production à proprement parler.

La situation des métaux est différente selon le niveau de développement des pays. On distingue trois situations. Les pays émergents consomment massivement les métaux ferreux et les ferro-alliages (fer, manganèse, chrome), au même rythme que les matériaux de construction, pour fournir les infrastructures dc transports, l’habitat urbain et la construction des usines.

Ces infrastructures, l’industrie du transport, notamment automobile, et les fabricants de produits blancs nécessitent également les métaux de base (aluminium, cuivre, zinc, étain). Leur consommation caractérise les pays de niveau de développement intermédiaire, comme la Corée du Sud et la Chine.

Les métaux pour les hautes technologies (lithium, cobalt, indium, germanium, tantale, terres rares, titane) entrent dans la composition des produits électroniques et informatiques que l’industrie spatiale, les énergies renouvelables et les technologies de dépollution utilisent. Les pays concernés – Amérique du Nord, Europe, Japon, Chine – les jugent stratégiques.

Éléments critiques

Depuis quelques années, les pays développés focalisent leur attention sur le caractère stratégique des substances minérales pour l’industrie. Le département états-unien de l’énergie (US DoE) a publié en 2010 une nouvelle stratégie sur les matières premières critiques, qui met l’accent sur l’incidence du développement – aux Etats-Unis et dans le monde – des technologies vertes.

Les éléments suivants sont considérés :

  • lanthane, cérium, praséodyme, néodyme, cobalt et lithium pour les batteries des véhicules électriques
  • néodyme, dysprosium, praséodyme et samarium pour les aimants permanents des véhicules électriques et des éoliennes
  • lanthane, cérium, europium, terbium et yttrium pour l’éclairage à basse énergie (substances luminophores)
  • indium, gallium et tellure pour les cellule photovoltaïques.

Cette étude conclut au caractère critique cli plusieurs terres rares à court et moyen terme pour l’approvisionnement des Etats-Unis – dysprosium, néodyme, europium, yttrium indium et terbium – et à la nécessité de développer une politique fédérale à cet égard.

Aussi est-on en droit de s’interroger le système Terre est-il en mesure de répondre à urn telle croissance et diversification de la demandt mondiale en matières premières minérales

Paysage hétérogène

De même que les formations géologique sont extrêmement hétérogènes en terme d’âge, de composition, de disposition géo métrique et de conditions physiques (tempe rature, présence d’eau), les ressources thiné raies sont réparties de façon très inégale su la planète. On connaît la grande disparité de ressources en énergie fossile : il en va ainsi d presque toutes les substances métalliques.

Au XIXe siècle, l’Europe a été un foyer d développement fondé sur l’exploitation cil ressources minérales et énergétiques locales Aujourd’hui, les meilleurs gisements se situen sur d’autres continents. C’est notamment h cas des métaux high-tech ou nécessaires am technologies vertes

Des modèles géologiques globaux permettent désormais de délimiter les zone dans lesquelles telle ou telle substance esi susceptible de constituer des gisements dc quantité et qualité exploitables. Ce potentiel va en général bien au-delà de toute capacité humaine de développement. Néanmoins pour certaines substances considérées, à tort ou à raison, comme rares, il mériterait d’être mieux circonscrit.

La connaissance des gisements est assez inégale : selon l’importance des besoins, les travaux de reconnaissance géologique ont été plus ou moins poussés dans le monde. Grâce aux investissements publics et privés, les connaissances sont les meilleures dans le domaine des hydrocarbures. C’est aussi une catégorie de substances pour lesquelles or r perçoit d’ores et déjà les limites.

Mais les composés carbonés sont des produits fossiles qui résultent de productions par photosynthèse de biomasse passées, et les gisements correspondants se cantonnent à la fraction superficielle de la lithosphère. Ce n’est pas le cas de la plupart des autres ressources t minérales, notamment métalliques, dont les concentrations peuvent se produire ou se retrouver à toute profondeur.

Les réserves disponibles ne peuvent pas être appréciées globalement. Elles nécessitent un travail approfondi, à mener substance par substance, en tenant compte des caractéristiques de chaque gisement, grâce à des informations qui ne sont pas toujours disponibles dans des bases de données ouvertes. Néanmoins, tous les exercices réalisés sur les substances minérales utiles indiquent que de nouvelles réserves s’ajoutent aux ressources exploitées, pour peu que des travaux d’exploration et de recherche-développement aient lieu.

Trois mécanismes entrent enjeu:

  • la mise en évidence de nouveaux gisements, sur de nouvelles cibles géographiques
  • l’augmentation des réserves dans les gisements existants, du fait de l’abaissement progressif des teneurs qui déterminent les conditions économiques de traitement des minerais et de l’extension (notamment en profondeur, ou par retraitement des déchets) des exploitations
  • les innovations technologiques qui abaissent les coûts d’extraction et de traitement des minerais.

Europe sans vision

Pour dresser une image quantitative des limites des ressources minérales, il faudrait connaître de manière un tant soit peu exhaustive leur répartition sur la planète. Or, on est loin de disposer d’une vision assez fine de la géologie pour avoir une image d’ensemble.

Des études exhaustives n’existent que pour quelques métaux ou éléments. Tous les gisements potentiels ne sont pas identifies, et les études de faisabilité manquent sur de nombreux sites.

Dans les années 1970-1980, des découvertes exceptionnelles fournissent au marche une grande abondance de pratiquement toutes les matières premières. La tectonique des plaques apporte alors, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un modèle géologique global très puissant elle explique autant la répartition des ressources que les phénomènes métallogéniques (les processus géologiques – magmatiques, sédimentaires, hydrothermaux – à l’origine de la concentration des métaux) et procure des guides pour l’exploration et l’exploitation.

Les techniques spatiales et géophysiques, ainsi que l’information numérique multiplient la puissance des découvreurs. Les importants efforts de recherche et développement entrepris après le choc de 1973 amènent également de nouveaux procédés plus performants et plus économes. Il en résulte des découvertes et des capacités de production sans précédent, dans un contexte favorable aux concentrations industrielles.

D’une ampleur particulière dans le secteur minier, ces concentrations entraînent – les cours étant stabilisés par l’importance des découvertes – une réduction progressive des travaux d’exploration et de production au profit de politiques d’acquisitions d’entreprises, de mines ou de découvertes. Résultat le renouvellement des découvertes n’est plus assuré depuis vingt ans. N’embauchant plus, cette industrie a vu vieillir ses cadres, sans perspective de renouvellement à cause du tarissement des enseignements eux-mêmes.

Ainsi, alors que la remontée actuelle des cours traduit un épuisement physique des ressources identifiées, une grande partie de l’industrie minière, notamment européenne n’a plus les capacités de rebondir en engageant de nouveaux travaux d’exploration, faute de ressources humaines pour les mener.

Parmi les leaders mondiaux de l’industrie minière – BHP Billiton (Australie -Etats-Unis), Vale (Brésil) Arcelor-Mital (Inde), Rio Tinto (AustralieEtats-Unis), Barrick (EtatsUnis), Mitsubishi (Japon) – aucun n’est européen. Les quelques majors australo-canado-états-uniens se trouvent désormais en concurrence avec de nouveaux pays industrialisés (Chine, Inde Brésil) pour l’exploration minière et d’acquisition de nouveaux gisements, notamment en Afrique et en Amérique latine.

Plutôt qu’une limite aux ressources elles-mêmes, le domaine des minéraux métalliques illustre de manière caricaturale une carence des politiques publiques. Historiquement, en France, la puissante Direction générale de l’énergie et des matières premières pilotait les ressources minérales. Aujourd’hui, l’Etat ne les prend pratiquement plus en charge. Pour autant, elles n’ont fait l’objet d’aucun transfert de compétences au niveau européen.

Or, si la dépendance de l’Europe – totale pour la France et quasi totale dans l’ensemble de l’Union – n’a pas posé de problème pendant la longue période de cours déprimés, elle commence à interroger les pays restes quelque peu industrialisés, comme l’Allemagne, la Suède ou la Finlande. C’est à leur instigation que la Direction générale Entreprises de l’Union européenne a publié « l’Initiative matières premières », en 2009.

Mais cette initiative se heurte à l’absence de « vision du monde » de l’Union européenne, que les Etats membres n’ont pas encore dotée de capacité en la matière. Or, toute réflexion et toute action sur les ressources minérales doivent reposer sur une vision globale. Qu’il s’agisse de la connaissance géologique des gisements, des risques liés au peu de sites d’extraction identifiés, de la concentration de la production dans les mains de quelques oligopoles non européens et, en fin de compte, des risques géopolitiques, ou même de ceux liés aux filières de recyclage, l’absence de politique européenne constitue une lacune criante.

Champ à réinvestir

Il est grand temps d’élaborer – au niveau des Nations unies – une telle vision afin d’aider à mieux relier le prix des substances à leur rareté physique et non à l’offre et à la demande de court terme comme c’est le cas aujourd’hui, et de construire une économie du développement de long terme fondée sur ces ressources. Comme en matière climatique, l’Europe serait en mesure de prendre une telle initiative si elle savait y associer les pays en développement potentiellement producteurs (pays d’Afrique, Caraïbe et Pacifique notamment).

Toute politique responsable devrait reposer – en plus des acquisitions de connaissances nouvelles sur le plan national – sur une synthèse des connaissances des ressources de la planète dans son ensemble. Cette démarche reste à promouvoir et à organiser. Seules quelques majors minières maîtrisent la connaissance pour les substances qui les intéressent. Et quelques Etats, dont les Etats-Unis et sans doute la Chine, maîtrisent cette connaissance pour les métaux e stratégiques ». Le service géologique des Etats-Unis, notamment, dispose d’un programme de long terme pour répondre aux besoins géopolitiques du pays.

Mais si les Etats-Unis sont les seuls à posséder une capacité de vision stratégique des ressources planétaires, seule la Chine semble en mesure d’aligner en même temps les moyens financiers, politiques et humains nécessaires pour les exploiter. Autant dire qu’après le règne des multinationales anglo-saxonnes, on s’achemine vers une maîtrise asiatique des ressources minérales de la planète.

L’absence de l’Europe est flagrante. Même si la tâche n’est pas facile, du fait des intérêts des entreprises et des pays concernés, la création, sur le modèle du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec), d’un groupe international de scientifiques et d’experts – un Groupe intergouvernemental d’étude des ressources (Gier) – serait une étape préalable obligée pour faire émerges une gouvernance des ressources minérales.

 

 

Le mythe des réserves « économiques»

La fable selon laquelle li mécanisme du prix pallier toute pénurie de ressource est l’un des mythes les plus tenaces de l’économie. Selon cette logique, dés que le prix part à la hausse, des gisement jusque-là trop chers à exploiter deviennent rentables.

Exemple avec la montée du prix du baril, l’exploitation du sables bitumineux de l’Alberta (au Canada) et l’offshore pro fond, dont les coûts d’extraction sont deux à quatre fob plus élevés que celui du pétrole conventionnel, deviennent attractifs.

Mais cette approche commet la faute majeure d’occulte les coûts en énergie et autres sources pour exploiter ces gisements. Dans le cas des sables bitumineux, d’énormes quantités d’eau chaude sont nécessaires pour séparer l’hydrocarbure du sable. En moyenne, il faut dépenser 20 calories pour en récupérer 100 sous forme de bitume. Les émissions de gaz à effet de serre du pétrole issu des sables sont, du coup 20 % plus hautes que pour le pétrole conventionnel. Es prime, il faut détruire la foret qui couvre ces sables, sa bio diversité et ses services écologiques précieux, notamment leur capacité à absorber une partie des émissions de gaz à effet de serre.

– Avec les minéraux, les coûts de production augmentent avec leur profondeur et la baisse de leurs teneurs. L’extraction de l’aluminium et du fer sera de plus en plus énergivore au fur et à mesure qu’il faudra exploiter des gisements de moins en moins concentrés. Or, l’énergie elle-même va se raréfier et se renchérir.

 

 

Le cas des terres rares

La production des terres rares (ensemble de quinze éléments situés dans le milieu de la table de Mendeleiev) est passée de moins de 30 000 tonnes en 1980 à plus de 120 000 tonnes en 2010. En même temps, la production initialement répartie dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, s’est peu à peu concentrée en Chine, qui produit aujourd’hui 97 % du total mondial. La demande en terres rares ne cesse de croître du fait du nombre et de la diversité des applications métallurgie, chimie, catalyse, optique, électricité, batteries, ampoules, écrans cathodiques, aimants permanents pour moteurs, dynamos, etc.

La demande est très forte pour de nombreuses « technologies vertes» – éoliennes, voitures hybrides éclairage basse consommation supraconducteurs – et applications militaires : vision nocturne lasers, radars, satellites. On estime qu’elle va croître de 8 à 11 % par an d’ici 2014.

La position quasi monopolistique de la Chine en termes de production et de consommation (plus de 60 %) des terres rares, et b contrôle qu’elle a introduit sur se: exportations en 2010 ont conduit une reprise des travaux d’exploration et de développements minier: dans le monde.

Les projets les plus avancés se situent en Australie, au Canada et dans la Communauté des Etat: indépendants. La répartition estimée des réserves qui en découlent montre qu’elles seront suffisante pour couvrir les besoins du XXI siècle, avec un faible risque de pénurie d’origine géopolitique la Chine ne dispose pas de plus de e 37 % des ressources mondiales

courbe de production des terres rares

 

Paru dans la revue durable n°41

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