À l’instar d’Alain Badiou, les théoriciens contemporains s’emparent des concepts du monothéisme. Ce qu’ils y trouvent ? Non la foi, mais « la meilleure critique du néolibéralisme ».

« Les théologiens sont les derniers intellectuels sérieux.» Michaël Foessel, 38 ans, est l’une des étoiles montantes de la pensée française. Pilier de la revue « Esprit », intervenant régulier de « la Grande Table » sur France-Culture, il est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués de philosophie politique. Grandi au temps de la mondialisation, sa réflexion sur le monde contemporain  l’a conduit à la théologie. « Connaissez-vous le théologien protestant Karl Barth? Ce qu’il dit sur la justice divine est lumineux ! », s’exclame-t-il. Et l’on lui demande la raison d’une passion si austère, la réponse fuse : «La meilleure critique du néolibéralisme, c’est le message juif ou chrétien. »

Foessel n’est pas un cas unique. Alain Badiou le pape de la pensée radicale, Slavoj Zizek la vedette de la pop-philosophie, Jean-Pierre Dupuy le théoricien de la catastrophe, Jean-Luc Nancy le derridien, Bruno Latour le directeur scientifique de Sciences Po : voilà la liste prestigieuse des philosophes qui se sont emparés des concepts judéo-chrétiens depuis une quinzaine d’années. Sans oublier la jeune génération : Quentin Meillassoux, Bruno Karsenti, René Lévy, Sophie Nordmann, Frédérique Ildefonse… Tous traquent l’universel, examinent le divin, scrutent le transcendant. L’équation vertigineuse qu’ils tentent de résoudre est moins une question de foi que de logique : dans un monde étouffant, cadenassé, privé d’utopies, comment y ouvrir une brèche ? Et si Dieu était une façon de percer le mur du « There is no alternative » de Thatcher ?

Certes, le flirt du conceptuel et du spirituel n’est pas une nouveauté, même par temps d’athéisme. Avant-guerre, les intellectuels se convertissaient au catholicisme et quelques ex-gauchistes firent de beaux livres pour raconter leur retour au judaïsme dans les années 70. A l’Académie française, René Girard et Jean-Luc Marion perpétuent la tradition du philosophe catholique et, si l’on veut sortir de France, le grand philosophe chrétien Charles Taylor a exercé au Québec une influence déterminante sur la politique des « accommodements raisonnables » en faveur des pratiques religieuses des immigrés.  Mais, somme toute, il s’agit toujours  d’ouvrir un espace de réflexion à côté de la rationalité moderne, sans mélanger les deux.

Ce qui se passe en ce moment est bien plus intéressant. La théologie n’est plus un refuge, mais une avancée  au plus près du réel. Elle n’éloigne pas de la politique, mais la réveille, la revivifie. Le point de départ peut être daté à 1997, lorsque Alain Badiou, grande figure du gauchisme français, nourri de Platon et de Sartre, publie un ouvrage sur Saint-Paul. L’apôtre Paul est celui qui, juste après la mort du Christ, propagea sa parole autour de la Méditerranée et posa à Rome les bases de l’Eglise catholique, du grec catholicos, universel. Pour définir cette Eglise, il écrivit, dans un célèbre passage de l’ « Epitre aux Galates » ( 3, 28) : « Il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni maître, ni homme ni femme car tous vous êtes Un en Jésus-Christ » C’est cette formule que Badiou analyse pour montrer qu’elle constitue le premier projet universaliste.

Il faut relire l‘introduction de l’ouvrage, qui n’a pas pris une ride. Le philosophe y dépeint les deux logiques qui régissent notre monde. A l’échelon global, le capitalisme pense que tout est convertible en argent ; à l’échelon local, le communautarisme trie les individus en fonction de leurs appartenances. Ces deux systèmes de valeurs se heurtent parfois, mais ils ont en commun de n’admettre aucune vérité supérieure : rien ne dépasse l’argent, rien ne surpasse l’identité. Ce sont deux relativismes, auquel Badiou oppose la « vérité », définie comme ce qui justement ne dépend d’aucune évaluation marchande, d’aucune appartenance identitaire. La vérité est offerte à tous, elle est gratuite, elle ne fait pas de différence entre les hommes. Elle est universelle. Or, le premier à avoir énoncé que la vérité est universelle, c’est Paul de Tarse, avec son « ni Juif ni Grec ». D’où l’idée d’y chercher de quoi fonder une nouvelle politique, une politique véritable.

D’autres penseurs de la génération post-68 ont revisité les textes chrétiens, chacun à sa manière mais dans la même optique politique. Dans « Empire », considéré comme la bible de l’altermondialisme, l’italien Toni Negri fait de Saint-François d’Assise le modèle de la joie militante. Italien aussi, Giorgio Agamben (qui fut le principal soutien de Julien Coupat au moment de l’affaire Tarnac) exhume les concepts forgés par les Pères de l’Eglise et analyse leur détournement par le libéralisme moderne. Récemment, Jean-Luc Nancy a réveillé le terme chrétien d’ « adoration » pour décrire une vie qui ne serait pas assujettie à la marchandise. Autre indice du tournant « théologico-politique » : l’influence grandissante en philosophie politique de Walter Benjamin, penseur juif allemand mort en 1940 et auteur d’une synthèse saisissante entre messianisme et marxisme.

Une vertu de ces travaux est de remettre en cause l’un des principes fondateurs de la Modernité : la distinction entre les vérités rationnelles, produites par les scientifiques, et les croyances auxquelles chacun est libre d’adhérer mais qui ne relèveraient en aucun cas de la raison. Des auteurs aussi différents que Dupuy, Zizek ou Latour mettent en garde : être convaincu qu’il n’y a rien à croire, c’est déjà une croyance. Et une croyance parfois dangereuse. Car cette certitude d’avoir raison, le rationaliste la partage avec… l’intégriste. « Le vrai religieux, c’est celui qui doute. Le néolibéral, lui, ne doute jamais », résume Jean-Pierre Dupuy, longtemps disciple de Girard. Le slovène Slavoj Zizek, lacanien de formation, rappelle qu’il n’y a pas de vie sociale sans ordre symbolique et donc sans croyance : le meilleur moyen de ne pas en être dépendant, c’est d’en admettre la fragilité, non de d’épuiser dans un impossible rejet. Quand à Bruno Latour, il épingle le manichéisme des Modernes d’une formule savoureuse: « Nous croyons que nous savons. Nous savons que les autres croient. » (lire l’entretien ci-contre).

Avec la jeune génération, la pression monte encore d’un cran. Cette fois, ce n’est plus le biblique qui devient une arme, mais le divin. « Pour l’athée, Dieu est une affaire de prêtres; pour le philosophe, Dieu est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux prêtres », écrit Quentin Meillassoux. Ce proche de Badiou est engagé dans un ambitieux projet: « bâtir un régime irreligieux du divin ». Là encore, le style presque mystique ne doit pas masquer la radicalité politique du propos. « Le divin, c’est une ressource pour fissurer le présent, explique-t-il. Dans les années 60, le marxisme ou la psychanalyse permettaient des échappées. Aujourd’hui, qu’est-ce qui peut s’opposer à la pure force d’un monde fait de pouvoir et d’argent, sinon le divin ? » Une hypothèse de travail qui rejoint celle de Michaël Foessel, le passionné de théologie. « Je ne suis pas relativiste, dit ce dernier, car je crois qu’il y a des vérités, religieuses par exemple. Non que la religion détienne la vérité. Mais elle en pose  la possibilité, elle la cherche et cela suffit à démentir le relativisme. » Avec quelles implications politiques ? « L’enjeu de la politique, c’est la justice, non la vérité. Mais dès lors toute injustice humaine est une atteinte à la justice divine, celle-ci énonce un principe qui s’impose au politique. » Pour le dire autrement : Dieu n’a pas à régir le monde, mais nous aide à vouloir un autre monde.

Et c’est là qu’intervient la référence au théologien Karl Barth (1886-1968). Cette grande figure du protestantisme suisse dénonçait la tentation très en vogue avant-guerre de fonder un projet politique sur des analyses théologiques. « Les chrétiens allemands ont rallié Hitler parce qu’ils voyaient en lui un signe de Dieu. Barth a été préservé de cette faute par sa théologie et son rôle contre le nazisme a été crucial », souligne Foessel. La différence avec aujourd’hui, c’est que la théologie n’est plus très écoutée. D’où, sûrement, le rôle qui échoie désormais à la philosophie : dire aux hommes qu’ils ont une part divine ; mais aussi, lorsqu’ils commencent à se prendre pour des dieux, leur rappeler que la place est déjà prise. Une mission glorieuse, mais, disons, délicate.

Eric Aeschimann
Le Nouvel Observateur
20 décembre 2012 – N° 2511

 A lire :

  • « Paul de Tarse », par René Lévy, L’Age d’homme, 2012
  • « Moïse et l’idée de peuple », par Bruno Karsenti, Cerf, 20012
  • « Il y a des Dieux », par Frédérique Ildefonse, PUF, 2012
  • « Phénoménologie de la transcendance » par Sophie Nordmann, éditions d’écarts, 2012
  • « Adoration. La déclosion du christianisme », par Jean-Luc Nancy, Galilée, 2009
  • « Le Règne et la Gloire », par Giorgio Agamben, Le Seuil, 2007
  • « Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? » par Slavoj Zizek, Flammarion, 2008
  • « Dieu », revue Critique numéro 704-705, janv-fév 2006
  • «  Après la finitude », par Quentin Meillassoux, Le Seuil, 2006
  • «  Saint-Paul ou la fondation de l’universalisme », par Alain Badiou, PUF, 1997 »
Print Friendly
Suivez-nous sur : Facebooktwittergoogle_plusredditmailFacebooktwittergoogle_plusredditmail

Laisser un commentaire

*