La volonté de faire société est mise à mal par ceux qui prônent le rejet de l'autre. Cette situation n'est ni nouvelle, ni spécifique à notre pays, mais elle est aggravée par un contexte économique générateur de ségrégations. La peur ne peut être l'unique horizon. Il faut réengager la confiance pour sauver le vivre ensemble.

Tribune parue le 19 mai 2014 dans « L’Humanité »

A l’approche de différentes échéances électorales, et au moment où des actes et propos racistes, xénophobes, sexistes et autres comportements discriminatoires tendent à se banaliser dans notre société, en Europe et ailleurs, nous voulons d’abord saluer les hommes et les femmes qui sont attachés au vivre ensemble et le pratiquent au quotidien dans la société civile, les réseaux associatifs et dans nos Églises.

Nous refusons une société des mêmes, qui tourne le dos au vivre ensemble

Nous souhaitons unir nos forces et nos idées pour penser ce qui nous arrive et cultiver le goût des autres. Qu’ils/elles soient d’ici ou d’ailleurs, dans la diversité des origines, des générations, des orientations sexuelles, des langues, des cultures, de tout ce qui fabrique notre identité plurielle, nous voulons vivre avec ceux qui sont ici dans une citoyenneté commune basée sur la justice et la dignité, le respect et l’égalité. C’est dans ces valeurs-là que nous puisons la lucidité et l’énergie pour vivre les crises et les conflits qui ne manquent pas de se produire, et enrichir ainsi le terreau d’une société stable, hospitalière et ouverte à la paix et au bonheur.

Nous ne pouvons nous résigner à un ordre économique générateur d’iniquité

Si la nouvelle poussée des idéologies discriminatoires en France comme en Europe peut s’expliquer de diverses manières à partir des contextes où elle s’exprime, au plan mondial cette poussée participe de l’aggravation des conséquences du système économique néo-libéral, ouvertement et froidement inique. La crise financière, l’enracinement du chômage, l’extrême précarisation des destins individuels et vies collectives : ces réalités frappent les États et la société dans ses fondements. Les étrangers, les pauvres, les femmes et d’autres minorités exposées sont les plus touchés par la crise. Le traitement réservé aux Roms, comme à d’autres immigrés venus d’ailleurs, nous interpellent tout particulièrement.

Une économie de plus en plus prédatrice au profit d’une infime minorité broie les bases de la solidarité. En matière de lien social, cette économie n’offre guère de choix à ceux qui la subissent sinon un individualisme de survie. Ce qui alourdit dangereusement les ressorts d’exclusion, ne laissant à la population que l’attrait des replis identitaires et des préférences catégorielles. C’est pourquoi l’accompagnement des chômeurs de longue durée, l’aide aux jeunes en recherche du travail, le soutien aux initiatives de création d’emploi, la préservation tenace de lieux où tous peuvent prendre la parole etc. ne sont pas seulement profitables pour ces objectifs directement identifiés ; ces engagements sont créateurs de dignité, de solidarité et renforcent le vivre ensemble.

Protester pour Dieu et protester pour l’humain

Qu’il s’agisse de la défense des droits des étrangers, de la justice dans le monde du travail, de la solidarité avec les Églises du sud, la Cimade, la Mission populaire évangélique, le Service protestant de mission – pour ne citer que ces organisations – ne peuvent respectivement porter leurs missions qu’à partir d’une « Église des témoins », qui garde la mémoire des combats menés, et qui accepte de vivre courageusement la tension, voire la confrontation, entre Église et pouvoir. La double protestation pour le Dieu de Jésus-Christ et en faveur de tous les humains concerne bien la confession de foi et le service du prochain ; la sainteté de Dieu et la dignité intangible de l’autre. Et malgré l’érosion considérable du sens de Dieu, le culte du marché comme dieu à qui sacrifier tous les « perdants », la peur et le mépris pour les « autres », notre lutte pour une société économiquement plus juste, moins discriminatoire, reste au fond une affaire de gratitude. C’est pourquoi honorer la diversité, c’est-à-dire l’altérité, est un enjeu de ce combat.

Nous ne sommes pas seuls. L’Église valdo-méthodiste italienne, une Église sœur, a fait de l’accueil et de l’ « être Église ensemble » avec les frères et sœurs arrivant d’ailleurs une pierre de touche de son témoignage, voire de son identité. Nous croyons que nous pouvons transformer ce qui nous arrive pour tracer un chemin du vivre ensemble dans la mosaïque de nos différences ; « notre identité est devant nous » disait Jean-Marie Djibaou ; elle est à construire sans cesse en en tissant les diverses composantes et en articulant des solidarités multiples. Nous ne croyons pas à la fatalité du pire et pensons que « l’improbable est toujours possible ». Comme l’avait vu le poète Friedrich Hölderlin : « Là où prolifère ce qui détruit, surgit aussi ce qui fait vivre. » C’est toujours du courage que naît l’espérance.

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