Mission et faillite des institutions, mécanisme du bouc émissaire, servitude volontaire et passivité des citoyens, fabrication du consentement à l'arbitraire, compensations secondaires : tels sont quelques-uns des topoï à interroger pour penser l'ambivalence de notre rapport à l'étrange étranger. En tout cas à celui qui, parmi les étrangers, nous apparaît très étrange.

7 juillet 2010, 17h25, gare de l’Est. Je m’installe dans le TGV qui doit me ramener à Strasbourg. La voix quelque peu métallique qui devrait nous annoncer, par le biais du micro, un départ imminent, diffuse alors un message plus inattendu : « Mesdames et messieurs, des Roumains se sont introduits dans le train. Veuillez prendre garde à vos bagages… » Je sursaute, et observe autour de moi : aucune réaction, si ce n’est quelques passagers qui mettent leur serviette en sécurité.

Ce petit incident, trop vite oublié, m’inspire les réflexions suivantes. L’éthique sociale est provoquée lorsque, comme le dit Paul Ricoeur[1], les institutions ne sont pas « justes ». Le troisième terme de sa définition de l’éthique (« …dans des institutions justes ») est ici mis à mal : la parole officielle des régulations sociales dans l’espace public a failli à sa mission. À l’intersection des relations courtes de l’éthique interpersonnelle et des relations longues du politique, l’institution, qui comme on le sait est composée d’individus, a manqué à son devoir de prudence et d’égalité.

Le mécanisme du bouc émissaire est à l’œuvre dès lors qu’une personne ou une communauté se trouve stigmatisée, non pour ce qu’elle a fait mais pour ce qu’elle est. René Girard[2] a clairement montré que ce phénomène multiséculaire et inconscient a pour effet, sinon pour fonction, d’unifier le groupe majoritaire lorsque celui-ci est parcouru de tensions internes. Les rivalités mimétiques qui menacent l’équilibre social ne trouvent leur dépassement (toujours provisoire) que dans une forme sacrificielle d’exclusion d’une « victime émissaire », choisie sur une base purement arbitraire.

Le processus d’imposition d’une idéologie délétère et de persécution d’une minorité ne peut se déployer que grâce au consentement tacite des citoyens. La Boétie[3] le disait déjà en son temps : aucun pouvoir, même le plus tyrannique, ne pourrait s’exercer sans la servitude volontaire de la population. En l’occurrence, la passivité des passagers (et la mienne en premier !) ne laisse pas d’étonner. Cela semble bien indiquer que, conformément aux analyses de Noam Chomsky et Edward S. Herman[4], le consentement se fabrique selon des procédures précises, subtiles et redoutablement efficientes.

Enfin, l’incident du 7 juillet m’incite à penser les limites de l’arbitraire. Si la voix avait indiqué que « des Noirs » ou « des Juifs » s’étaient introduits dans le train, il y aurait eu à l’évidence des protestations indignées. Or, nous savons qu’une telle stigmatisation était courante, sans pratiquement aucune réaction de la part de la population, dans d’autres pays que le nôtre et même en France, il n’y a pas si longtemps que cela. La relativité de ce qui fait scandale à nos yeux devrait nous conduire à interroger les compensations secondaires que nous prodigue, ou non, le consentement à l’arbitraire. L’approche psychanalytique, proposée par exemple par Thierry de Saussure[5], pourrait à cet égard s’avérer précieuse, pour analyser, comprendre et surmonter l’ambivalence de notre rapport à l’étrange étranger. C’est dire tout l’intérêt d’une réflexion éthique largement interdisciplinaire, susceptible de nourrir notre responsabilité et notre engagement citoyens.

Frédéric Rognon
Membre du CEERE
Professeur de philosophie
Faculté de théologie protestante
Université de Strasbourg

 

When Civic Institutions Fail

July 7, 2010. The Gare de l’Est Paris Train Station. Just as I am getting seated in the TGV train that will take me back to Strasbourg the tinny voice on the PA system that should announce our imminent departure diffuses a more unexpected message: “Ladies and Gentlemen, a band of Romanians was seen boarding the train. Please pay close attention to your luggage”. Startled, I glanced around to check the reactions of my fellow passengers: no one moved, except for those few who grasped for their briefcases.

This small incident, all too quickly forgotten, led me to think. Social ethics are provoked, says Paul Ricoeur[6], when civic institutions are unjust. In the case before us, the third element of his ethical triad (“… in just institutions”) is put under duress: the official voice entrusted with the responsibility of regulating social relations in the public sphere has lapsed. Situated at the intersection between short-term relations governed by interpersonal ethics and the long-term relations of the political sphere, civic institutions, which as we know are composed of individuals, failed in their duty of upholding good sense and equality.

The scapegoat mechanism comes into play when an individual or a community is stigmatized not for what he/she/it has done but for what he/she/it is. As René Girard[7] has so effectively demonstrated, this unconscious centuries old phenomenon has for effect, if indeed it is not its function, to unite the majority, allowing it to surmount its internal dissensions. The mimetic rivalries that threaten the social equilibrium can only be quelled, and then only provisionally, though the sacrificial exclusion of an emissary victim chosen on a strictly arbitrary basis.

A deleterious ideology or the persecution of a minority can only succeed if citizens give their tacit consent. As La Boétie[8] said in his day: no government, even the most tyrannical, can stand without the voluntary servitude of the population. In the present instance, the passivity of the passengers (mine included!) is stupefying. It suggests, thus corroborating the investigations of Noam Chomsky and Edward S. Herman[9], that consent is produced through precise procedures that are both subtle and remarkably efficacious.

Finally, the July 7 incident brings me to reflect on the limits of arbitrariness. If the voice had said that “Blacks” or “Jews” had entered the train, there would have been a public outcry. Now we know that just such a stigmatization took place not so long ago in countries other than our own, and even in France. The relativity of the sources of moral indignation should lead us to question the compensations that accompany, or not, our consent to the arbitrary. The psychoanalytic approach developed by Thierry de Saussure[10] could prove invaluable for analyzing, understanding and overcoming our ambivalent rapport to the strange stranger. The above examples underline the importance of a broadly interdisciplinary approach to ethics capable of promoting citizen responsability and action.

Frédéric Rognon
Member of the CEERE
Professor of Philosophy
Protestant School of Theology
University of Strasbourg

(Translated by Jason Dean)



[1] Cf. Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990, p. 227.[2] Cf. René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.[3] Cf. Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot (Petite bibliothèque Payot), 2002.[4] Cf. Noam Chomsky et Edward S. Herman, La Fabrication du Consentement. De la Propagande médiatique en démocratie, Marseille, Agone, 2008.

[5] Cf. Thierry de Saussure, « Inquiétante, attrayante et fascinante étrangeté », in Église Réformée de France, Église en débats. Étranger, étrangers, Paris, Éditions Les Bergers et les Mages, 1996, p. 31-39.

[6] See Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990, p. 227.

[7] See René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.

[8] See Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot (Petite bibliothèque Payot), 2002.

[9] See Noam Chomsky and Edward S. Herman, Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.

[10] See Thierry de Saussure, « Inquiétante, attrayante et fascinante étrangeté », in Église Réformée de France, Église en débats. Étranger, étrangers, Paris, Éditions Les Bergers et les Mages, 1996, p. 31-39.

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