La France est entrée en guerre. Était-ce nécessaire ? N'est-ce pas là une manière de nourrir le terrorisme que l'on combat ? Et de trahir, par mimétisme, les principes même de la démocratie ? Il nous faut discerner, dans nos modes de vie, ce qui est porteur de guerre et, à l'inverse, vecteur de paix.

Les nouvelles qui nous parviennent d’Irak, de Syrie, d’Algérie maintenant, ne peuvent que susciter en nous effroi, écœurement, sidération. L’émotion l’emporte, et nous empêche de penser ce qui se joue. Mais peut-on encore penser une guerre qui semble bien avoir déserté le champ de la rationalité instrumentale ? Les guerres asymétriques du XXIe siècle échappent en effet totalement aux règles traditionnelles de l’art militaire : nous n’avons plus affaire à deux ennemis clairement identifiés sur un champ de bataille nettement circonscrit, dans un temps limité, mais à un conflit fugace, insaisissable, permanent, qui surgit en tout lieu (y compris au cœur du sanctuaire de l’ennemi), qui a recours aux pires méthodes étrangères au jus in bello, et qui est au moins autant idéologique et psychologique que militaire. Car la dissymétrie fondamentale de la guerre contre le terrorisme tient à la valeur différentielle attribuée à la vie d’un homme de part et d’autre : aspiration au sacrifice d’un côté, guerre « zéro mort » de l’autre. C’est donc d’abord une guerre de l’opinion.

Dans la situation actuelle, il semble bien qu’il n’y ait que de mauvaises solutions : soit payer la rançon pour ses otages (ce que la France a fait sans le dire jusqu’ici, mais qu’elle n’est même plus vraiment en mesure de faire), soit réprimer sans pitié. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le terrorisme qui en bénéficie, financièrement ou par l’excitation de la logique vindicative. On sent bien que la guerre contre le terrorisme ne peut être victorieuse, car par sa nature même elle nourrit ce qu’elle combat. Plus grave encore sans doute, par mimétisme, les démocraties risquent fort de trahir leurs principes fondateurs en se laissant contaminer par le cynisme de leurs adversaires. En lisant les témoignages des tortures infligées à la prison d’Abou Ghraib, j’y ai appris que l’on y avait torturé des musulmans jusqu’à ce qu’ils blasphèment contre le Prophète, déchirent le Coran et… confessent Jésus-Christ. La haine inexpiable générée par ce type de pratique se répand ensuite comme une traînée de poudre. J’ai compris alors comment on fabriquait le terrorisme de l’ennemi.

S’emparer des problèmes en amont, c’est travailler, par l’éducation permanente, à changer le regard des uns sur les autres

Dans l’urgence de la situation, il n’est donc que de mauvaises solutions. Mais il n’est pas interdit de prendre les problèmes en amont. Et de réfléchir à tout ce qui, dans nos sociétés démocratiques, dans nos modes de vie et dans nos choix politiques à long terme, peut être facteur de guerre ou facteur de paix. Les ventes d’armes (la France en est toujours championne par tête d’habitant), l’exploitation des ressources dans les pays du Sud, la propension effrénée à « retrouver notre place » ou à « garder notre rang » dans le concert des nations, tout cela ne participe-t-il pas à nourrir les tensions internationales ? Ne devrions-nous pas avoir comme priorité absolue la coopération entre les peuples, et tout d’abord la détermination à casser les préjugés des uns sur les autres ? La dernière fois que j’ai été en Algérie, j’ai été frappé de constater à quel point l’amalgame et les stéréotypes étaient récurrents dans la jeunesse : à partir des séries télévisées américaines, Occident = christianisme = mœurs dépravées. Nous avons passé une semaine à essayer de tordre le cou à ce type de raccourcis, en commençant par ceux que nous véhiculons nous-mêmes sur l’islam et les musulmans. S’emparer des problèmes en amont, c’est travailler, par l’éducation permanente, à changer le regard des uns sur les autres.

Martin Luther King avait bien montré en son temps que le communisme prospérait sur les infidélités des chrétiens à l’égard de leur propre Maître. Toutes proportions gardées, ne pourrait-on dire la même chose aujourd’hui de l’islamisme ? Gageons que sa source pourrait commencer à tarir lorsque les chrétiens seront meilleurs chrétiens, et les démocraties un peu plus démocratiques.

Print Friendly
Suivez-nous sur : Facebooktwittergoogle_plusredditmailFacebooktwittergoogle_plusredditmail

Laisser un commentaire

*