Alors, comme le dit "Charlie Hebdo" en une, "tout est pardonné" ? Si le mal n’intervient que dans un contexte, il n'en garde pas moins toute son opacité. Seul le Dieu biblique peut pardonner l’impardonnable et lui seul peut dire, à partir de l'échec, de la souffrance et de la mort, que "tout est pardonné ». Sans orgueil, sans provocation.

Vous avez reconnu cette phrase. Elle n’est pas seulement magnanime. Elle est à la fois majestueuse et donne à voir un geste souverain. Mais qui pardonne ici ? La phrase semble prononcée par le prophète Mohammed sur la une de « Charlie Hebdo », sorti une semaine après l’innommable du 7 au 9 janvier passé. Mais ce « tout est pardonné… » résonne aussi comme une réplique au « tout est accompli » du cri de victoire de Chérif et de Saïd : « Nous avons vengé le Prophète. » Étonnant dialogue post-mortem. Car, pour faire ce qu’ils ont fait, les frères Kouachi n’étaient pas simplement remplis de mort depuis longtemps, mais déjà de l’autre côté de la vie, c’est évident.

Qui peut ainsi pardonner l’impardonnable ? Les amis de Cabu, Charb, Wolinski, Tignous etc. ? Non « Mohammed » lui-même en larmes… Ils l’ont fait parler. A moins que ce ne soit son masque, derrière lequel les survivants proclament cette magnanimité souveraine et majestueuse, plus vraie que la mort. Quel troublant message que ce nouveau dessin qui émeut le prophète jusqu’aux larmes ! Une larme, mais qui en dit long. Il vient irradier l’odieuse mort, en lui signifiant ce ou celui à qui revient le dernier mot. Et « Charlie » anticlérical, anti-obscurantiste, trahit son inspiration. Sans faire exprès !

Le pardon ne se distingue pas seulement de la justice, il la surpasse

Jésus a pu dire : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23:34). On ne pardonne vraiment que l’impardonnable. Jacques Dérida, dans « Le siècle et le pardon » (Le Monde des débats, n° 9, 1999, pp. 10-15), a défendu ce point de vue comme une manière de fonder, en matière de pardon, une éthique de l’impossible. Ces enfants ignobles, en mission pour d’Al-Qaïda et pour Daech, étaient aussi des bourreaux d’eux-mêmes ! La mort dont ils étaient bourrés remonte jusqu’à leur enfance.

Voici un témoignage d’une personne qui les a connu : « Je me souviens de ces gamins dont le père était toujours saoul, et s’endormait avant que les enfants ne rentrent de l’école. Il fermait à clef, les enfants dormaient dans les escaliers. Nous faisions des signalements, mais même les professeurs ne disaient rien. C’est une société entière qu’il faut condamner d’avoir laissé grandir des enfants dans une telle misère. » Comprendre n’est pas justifier. Car si le mal n’intervient que dans un contexte, il n’en garde pas moins toute son opacité.

Seul le Dieu biblique peut pardonner l’impardonnable et lui seul peut dire, à partir de l’échec, de la souffrance et de la mort, « tout est pardonné ». Sans orgueil, sans provocation. Avec les larmes de l’amour. « Le pardon est fou, il doit s’enfoncer […] dans la nuit de l’inintelligible. » Et c’est pour cela que, je crois, le bas-judaïsme en faisait l’apanage de Dieu. Car le pardon ne se distingue pas seulement de la justice, il la surpasse.

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