Appel de Montpellier afin de limiter l’exposition aux pesticides, demande de leur interdiction totale, viticulteur poursuivi pour refus d’en pulvériser sur son domaine, rôle présumé dans la surmortalité des abeilles, rapport INRA discréditant l’agriculture biologique, suspicion générale au sujet des OGM : quelle attitude adopter face à ces informations récentes concernant les produits phytosanitaires ?

Le recours aux pesticides de synthèse pose de très nombreuses et graves questions, bien trop importantes pour être traitées simultanément dans le présent article, conçu tout d’abord pour clarifier les bases objectives à partir desquelles se forger une opinion à leur égard en tant que consommateur. Il est prévu d’évoquer ensuite les principaux problèmes par textes successifs en exergue desquels on placera cette citation, quelque peu inattendue de Max Weber : « L’agriculture mérite notre estime. Le cultivateur « rationnel » bien davantage que le propriétaire foncier » (1).

Avec un chiffre d’affaires annuel se situant aux environs de deux milliards d’euros, le marché français des pesticides a une envergure tout à fait impressionnante. Troisième consommateur mondial, notre pays est aussi celui d’Europe qui utilise les plus grandes quantités de produits phytosanitaires. Les volumes écoulés en France par les adhérents de la toute puissante Union des industries de la protection des plantes (UIPP) se maintiennent à quelque 70 000  tonnes annuelles annuelles, toutes spécialités confondues. Rapportées à la surface de cultures protégées, ces applications excèdent 4 kilos de matière active par hectare et par saison, moyenne qui se situe parmi les plus élevées de tous les pays de l’UE. Les insecticides ne représentent qu’une faible partie de l’ensemble (7% en valeur), après les fongicides (45%), herbicides (35%) et à côté des rodenticides, nématicides et molluscicides. On estime que 5% de ces quantités sont absorbés par les collectivités territoriales, autoroutes, voiries, SNCF etc., soit autant que par les jardins et plantes ornementales des particuliers. Encore faudrait-il ajouter à ces chiffres tous les biocides, le plus souvent ignorés, mais que l’on emploie en abondance pour désinfecter les hôpitaux, bâtiments, denrées entreposées, animaux d’élevage et domestiques, combattre microbes, algues, moustiques, fourmis entre autres.

Seuls 1 à 5% des matières actives épandues atteignent réellement leur cible sur le terrain

Les produits de lutte contre les nuisibles sont dotés aujourd’hui d’une efficacité considérable. A titre d’exemple, on imagine aisément que remplacer un traitement au soufre à 30-40 kilos par hectare contre l’oïdium de la vigne par un fongicide moderne actif à raison de moins de 100 grammes par hectare n’a rien d’anodin. En outre, les spécialistes de la protection des cultures savent que seuls 1 à 5% des matières actives épandues atteignent réellement leur cible sur le terrain ! Ce qui signifie qu’au moins 95% des pesticides sont déployés parfaitement en vain et vont se déposer « ailleurs » (terre, voisinage, cours d’eau etc.), créant une pollution sans doute inférieure à ce qu’elle était au moment où la lutte chimique battait son plein (2), mais qui demeure tout à fait significative. L’idéal serait, certes, de renoncer aux phytosanitaires de synthèse, mais réclamer benoîtement et abruptement leur interdiction totale (2), c’est lancer une idée parfaitement utopique tant il est vrai qu’un retrait pur et simple entraînerait des pertes moyennes équivalant à 40-50% de la production végétale dans un domaine – l’agriculture – où les réticences au changement sont particulièrement vives.

Suite aux réflexions menées à partir de 2007 dans le cadre du Grenelle de l’environnement, un plan baptisé « Ecophyto 2018 » a été adopté en septembre 2008. Son but consiste à réduire l’utilisation de pesticides de 50% sur dix ans en France, engagement qui s’appuie sur une détermination semblable manifestée par les États du nord de l’Europe. Le plan vise aussi à promouvoir des solutions innovantes, naturelles celles-là, afin de contenir les déprédateurs sans perturber l’environnement. L’entreprise entend donc rompre avec les pratiques en vigueur dans notre pays, mais les améliorations risquent fort de rester en deçà des ambitions au terme fixé. En effet, des solutions de protection biologique ne sont appliquées pour l’instant que sur 2 à 3% environ des surfaces nationales et un développement sensible requerrait une volonté politique et des moyens financiers qui font défaut, alors que par ailleurs, les spécialistes savent pertinemment que l’humanité trouverait à se nourrir sans avoir majoritairement recours à l’agriculture intensive conventionnelle.

Le principe de précaution doit évidemment présider aux réflexions des décideurs. Mais aussi celui de responsabilité

Destinés à détruire des agresseurs vivants (microorganismes, plantes, insectes, rongeurs), les pesticides sont, par définition, des poisons qu’il s’agit de manipuler avec les plus grandes précautions. Ils sont soupçonnés de favoriser toute une gamme d’affections chez l’homme, allant des allergies, perturbations endocriniennes, aux malformations génitales, encore que les preuves épidémiologiques convaincantes soient malaisées à apporter. Pour autant, inciter le consommateur à n’acheter que des végétaux issus d’agriculture biologique, dont le surcoût est dans une certaine mesure justifié au vu du surplus de risques pris par le cultivateur, n’entraînerait pas l’adhésion de tous. A l’intention des citoyens, on soulignera plutôt que l’arsenal français de détection des résidus est assez affûté et dissuasif pour garantir la qualité des fruits et légumes commercialisés, ce qui est loin, hélas, d’être toujours le cas des nappes phréatiques (et donc de notre eau dite « potable ») dans lesquelles les pesticides dégradés, mais toujours actifs, persistent voire s’accumulent.

Le principe de précaution doit évidemment présider aux réflexions des décideurs. Mais, bien davantage encore que celui de précaution, il conviendrait que le principe de responsabilité s’impose, lui aussi, à tous les niveaux de la société, car nous sommes tous directement concernés à un titre ou à un autre. Dans tous nos comportements vis-à-vis des pesticides, il faut que chacun d’entre nous obéisse à ce dernier principe « en l’étendant dorénavant jusqu’à considérer l’état de la biosphère et la survie future de l’espèce humaine », comme Hans Jonas l’a formulé (2).

Convaincre les exploitants, les techniciens, les élus et les particuliers

Appliqué rigoureusement, le principe de responsabilité va nous forcer à modifier fortement et tout de suite nombre de nos habitudes parmi les plus pernicieuses. En effet, il s’agit ici de convaincre :

  • les propriétaires-exploitants et en premier lieu les coopératives agricoles avec lesquelles beaucoup de cultivateurs sont sous contrat et dont ils dépendent de plus en plus, à ne traiter chimiquement que si une menace réelle est objectivement constatée sur le terrain et à respecter alors les doses recommandées sans les outrepasser dans un faux souci de sécurité.
  • les techniciens pratiquant les applications au champ, et surtout les plus jeunes d’entre eux, trop insouciants des dangers présentés par les pesticides qu’ils manipulent, à observer enfin la réglementation prévue à cet effet (absence de vent, port de gants, lunettes, masque etc.).
  • les élus et chefs de services responsables de l’entretien des routes, trottoirs, parcs, voies ferrées à supprimer les épandages systématiques dans tous les espaces dont ils ont la charge, car il s’agit d’une contamination insidieuse, le plus souvent ignorée de la population.
  • les particuliers, c’est-à-dire chacun d’entre nous, à renoncer aux pesticides de synthèse (et notamment au fameux « Roundup » dont beaucoup abusent tout en fulminant contre son fabricant Monsanto) pour mettre en œuvre les multiples moyens biologiques existant dans le commerce spécialisé et dont on trouve aisément les références sur Internet pour lutter contre les indésirables de nos jardins potagers, d’agrément ou plantes d’appartement.

Les impacts négatifs des pesticides sur l’environnement, la vie en général, la santé humaine en particulier, interpellent violemment notre société et donc tout un chacun. Des règles nouvelles et contraignantes sont en voie d’être instaurées (loi dite « anti-pesticides », dont les échéances sont cependant trop lointaines) afin de mieux encadrer, voire restreindre l’utilisation de ces produits. Il importe aussi que de nouvelles alternatives, biologiques et fiables, soient mises au point, puis utilisées. Pour modifier les comportements, tenter de relever les défis nouveaux, c’est cependant à chaque citoyen qu’il revient d’éveiller sa propre conscience du bien commun dans la sphère de responsabilité qui est la sienne. Une telle conversion individuelle est la condition sine qua non pour adresser de nouvelles exigences à l’ensemble des acteurs impliqués.

(1) Max Weber, « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ».
(2) J-P. Aeschlimann et R. Van des Bosch, « L’engrenage des pesticides ».
(3) H. Jonas, « Le principe responsabilité ».

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Une Réponse à “Pesticides : nous sommes tous concernés, par Jean-Paul Aeschlimann et Jacques Varet”

  1. yolanda dit :

    il faut aussi penser aux risques importants que prennent les agriculteurs dans l’utilisation massive d’insecticides : voir La prévention des risques professionnels des insecticides : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/risque-chimique/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=69&dossid=517

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