Biodiversité menacée, pollutions et pandémies mondialisées, dérèglements climatiques : quelles réponses des chrétiens et des Eglises ? Qu’attendre de la Conférence mondiale sur les changements climatiques (COP21), quelles suites y donner ? Fondements bibliques et éthiques de nos engagements.

Les menaces sont multiples

Depuis le « Sommet de la Terre » de Rio (plus de trente ans déjà), les chefs de gouvernements et les organisations internationales ont pris conscience des menaces pesant sur la planète du fait de choix de développements prédateurs effectués par l’humanité depuis un bon siècle et plus particulièrement « les Trente Glorieuses ». Grâce aux « progrès » scientifiques et technologiques, nous en sommes venus à exploiter intensivement les ressources de la planète, sans toujours mesurer les conséquences écologiques de ces options. Le cas le plus emblématique est celui des énergies fossiles dont une génération aura su découvrir et exploiter près de la moitié du stock accumulé en plus de 600 millions d’années. L’accès à cette énergie abondante et bon marché a permis des changements vertigineux (transports terrestres et aériens, échanges internationaux…) tout en générant des impacts majeurs (perturbations climatiques dues à l’accroissement de l’effet de serre). Les réfugiés de l’Irak qui semblent poser tant de problèmes à l’Europe ne sont qu’un « signal faible » de ce que vont représenter (et représente déjà dans le cas du Sahel) les réfugiés climatiques de demain (voir les îles basses et les zones deltaïques…).

De même, on a pris conscience de l’impact de diverses options technologiques (surpêche, pesticides, OGM…) sur la biodiversité terrestre et marine, qu’il s’agisse d’espèces emblématiques ou de plantes médicinales ou de la « biodiversité ordinaire ». Selon le « Millenium Ecosystems Assessment », le taux actuel d’extinction des espèces est mille fois supérieur au taux « naturel » ; les projections estiment une multiplication par dix de ce taux. C’est le substrat même de la vie qui est gravement menacé. Les impacts sur les ressources en eau, que ce soit en quantité ou en qualité, ont également été mesurés. La gestion de l’eau potable, son accès à tous, la préservation et même le retour à la qualité initiale de l’eau dans les milieux naturels, ont été énoncés comme des objectifs à atteindre…Déjà, beaucoup de conflits politiques ou armés ont pour origine l’accès aux ressources en eau. Plus généralement, le caractère « non durable » des choix de développement a amené à énoncer des politiques de « développement durable » avec en particulier les Agendas 21 (suite à Rio 1992), qu’ils soient d’initiative publique, locale régionales ou privées.

La plupart de ces questions font désormais l’objet de conventions internationales et sont inscrites dans des plans d’actions aux agendas des organisations internationales, des Etats et les collectivités locales, les entreprises et les ONG se sont engagées dans des actions concrètes. Mais derrière les signatures et les discours, qu’en est-il de la réalité ? On doit malheureusement constater que malgré des percées indéniables ici et là, le « BAU » (Business as usual) continue à dominer les choix à tous les niveaux (de l’individuel au global). 75% de l’énergie consommée dans le monde est encore d’origine fossile et les renouvelables – comme la maîtrise de l’énergie – restent d’autant plus marginales que les énergies fossiles restent massivement subventionnées dans le monde. De même, alors qu’il est avéré que l’impact du changement climatique affecte de manière très déséquilibrée les régions du monde (les plus touchés sont les « pays du sud », les moins émetteurs), les mesures qui devraient être prises en matière de transferts de technologies et de financement des renouvelables peinent à atteindre les objectifs attendus. Par exemple, la France a terriblement réduit son Aide publique au développement (APD), et l’annonce de François Hollande à New York ne constituerait qu’une remise à niveau et pas même un respect de nos engagements, pris à Rio en 1992 (0,7% du PIB).

Le changement climatique, la COP21 et la suite

Paris va héberger dans quelques jours la 21ème « conférence des parties » signataires de la convention des Nations unies sur le climat (UNFCC). Il s’agit en effet de relancer le processus d’engagement de toutes les parties prenantes pour parvenir à une limitation des émissions de gaz à effet de serre permettant de ne pas dépasser les 2°C supplémentaires d’augmentation des températures moyennes de la planète dues aux émissions anthropiques. Les travaux du GIEC ont à nouveau confirmé la réalité des perturbations induites (phénomènes extrêmes, fusion des calottes glaciaires, remontée des niveaux des mers, impacts sur la biodiversité, l’eau, l’agriculture…). Les États doivent prendre des engagements contraignants, assortis de sanctions en cas de non-respect, afin que globalement, les objectifs de réduction des émissions soient atteints. Mais l’échec de Copenhague laisse craindre que la COP de Paris ne parvienne pas à ses fins. Les ONG, et récemment la presse, alertent sur ce risque d’échec.

Que faire dans ces conditions ? Le constat de la difficulté rencontrée par les politiques à assumer des choix impliquant des changements sociétaux majeurs (habitat, transport, agriculture, industrie, tourisme…) interpelle très directement les Églises et mouvements. Comment penser, dire, agir individuellement et collectivement ? Les chrétiens ont-ils un rôle spécifique ? Ce sera l’objet de nos discussions. Mais dès maintenant, il faut garder à l’esprit que si l’urgence s’impose, « Paris ne sera pas la fin du monde », même en cas d’échec (déjà dénoncé par de nombreuses ONG) de la COP21. Nous sommes engagés dans un travail de longue haleine. Après la COP se tiendra à New York le SMDD (Sommet mondial du développement durable) qui représente une approche globale de la question « énergie climat » dans l’ensemble des problématiques de développement – de plus en plus inégalitaire – que ce soit au sein de notre société ou au plan nord-sud. A côté des engagements des États, et malgré notre caractère minoritaire de chrétiens (ou même de ce fait), nous devons assumer un rôle moteur dans les changements sociétaux qui s’imposent et inventer, vivre et publier des trajectoires de vies et d’engagements visibles, si ce n’est prophétiques.

La transition écologique en France et dans le monde

La France s’est engagée, avec son actuel gouvernement dans une démarche de « transition écologique », qui fait suite au « Grenelle de l’Environnement » (2007). Quels que soient les mots, ou la nature de la démarche participative, la réalité des changements attendus tarde à se concrétiser dans le paysage économique français.

On parle avec anxiété de la croissance attendue, comme signal du succès des politiques publiques, mais le contenu de cette croissance n’est curieusement pas relié à cet objectif. Certains plaident pour une « décroissance » ou une « sobriété heureuse ». Depuis Rio (1992), les États reconnaissent la nécessité d’un « développement durable ». En France, les contre-exemples abondent : relance du transport par autocar, habitat à bon marché (pavillonnaire loin des villes) non soucieux de l’impact écologique, renoncements à l’écotaxe, absence de réelle fiscalité environnementale… alors que les options d’habitat à énergie positive, ou de remplacement du chauffage à base de fossiles ou d’électricité nucléaire par effet joule par des options renouvelables (comme la pompe à chaleur géothermique qui permettrait d’assurer à elle seule le « facteur 4 » dans l’habitat) restent balbutiantes. A côté de nous, la Suède et la Suisse nous montrent pourtant que c’est un choix accessible pour aujourd’hui (90% du neuf en Suède, 40% en Suisse, moins de 1% en France !). Nous sommes là en face de choix qui sont certes nationaux, mais doivent aussi engager les collectivités locales (régions, communautés de communes) et toutes les entreprises publiques et privées, y compris les familles ou les églises et mouvements.

Voilà encore un sujet qui sera discuté. Comment engager un développement durable, créateur d’emploi local et mobilisateur d’un changement porteur d’espoir ? Comment lutter contre la déprime ambiante et le discours réducteur qui fait porter l’attention sur la haine de l’autre, voire la dictature au lieu de nous porter, nous-mêmes et nos concitoyens, vers le souci et le soin de l’autre et de notre environnement ?

Plus généralement, alors que quelques pays sont déjà parvenus à atteindre le « 100% renouvelable » (l’Islande et la Nouvelle-Zélande grâce à l’hydraulique et la géothermie), plusieurs pays du sud pourraient atteindre rapidement les mêmes performances sans passer par les étapes aujourd’hui dépassées des fossiles ou du nucléaire. C’est notamment le cas des pays circumpacifiques de l’Amérique latine à l’Asie du sud-est (en passant par le Japon, qui curieusement persiste dans l’option nucléaire alors que cette « frontière active » n’est pas seulement destructrice mais aussi porteuse de richesses géothermiques avec plus de 100 volcans actifs !), ou encore de l’Afrique de l’Est (le Kenya s’est engagé dans l’objectif de 5.000MWe par géothermie en 2030, le double en 2050). Voilà des perspectives attrayantes pour l’aide bilatérale, nos technologies, notre expertise et nos entreprises…

Une responsabilité particulière pour les chrétiens

La Bible nous dit-elle quelque chose sur notre responsabilité de chrétiens vis à vis de la création ? Nos Églises ont-elles un rôle à jouer ? La « théologie de la création » a d’anciennes et profondes racines, jusqu’à des œuvres récentes de philosophes et théologiens notamment anglo-saxons : création « continue » ou « continuée », théologie du « process » etc. Il y a eu beaucoup de débats et d’écrits sur la question de savoir si la civilisation judéo-chrétienne portait une responsabilité particulière dans la destruction de l’environnement, notamment depuis la révolution industrielle du 19ème siècle, dans le monde occidental chrétien. On résumera ici très brièvement quatre thèses.

1. Première thèse : la destruction de la nature a des racines bibliques.

L’historien américain Lynn White dans son célèbre article « Les racines historiques de notre crise écologique » affirme que les textes de la Genèse puis la religion chrétienne portent une lourde responsabilité dans la destruction de la nature : en créant l’homme à son image, Dieu l’incite à la dominer. Les développements technologiques qui permettent d’asservir toujours plus la nature sont une conséquence du « dogme chrétien de la transcendance et de la maîtrise justifiée de l’homme sur la nature ». Lynn White, conclut que « la crise écologique ira en empirant jusqu’à ce que soit rejeté l’axiome chrétien selon lequel la nature n’a d’autre raison d’être que de servir l’homme ».

2. Deuxième thèse : l’homme a été établi gérant responsable de la création.

Si l’homme, créé à l’image de Dieu, occupe une place éminente dans la création, il n’en est pas pour autant le propriétaire, mais l’usufruitier, le gérant. Jacques Ellul précise, le « lieu-tenant » (celui qui tient le lieu) : « L’homme ne doit pas gérer cette création pour la puissance et la domination, mais en tant que représentant de l’amour de Dieu. » La Torah, à travers l’alliance avec Dieu, établit une alliance de l’homme avec la création. Le peuple de Dieu doit travailler la Terre selon les clauses de cette alliance, car, écrit Catherine Chalier, elle « n’est pas une donnée neutre, mais un véritable partenaire de l’Alliance ».

3. Troisième thèse : l’homme coopérant avec Dieu pour la « lieutenance » d’une création en devenir.

L’alliance est une relation tumultueuse, dont la Bible narre les ruptures successives, plusieurs fois renouvelée par Dieu : Adam, Noé, Abraham… Jésus-Christ. Cette alliance, revêt à la fois la dimension spirituelle et la dimension cosmique d’une création en constant devenir. Ceci se déroule par une interactivité entre le dessein de Dieu pour l’homme et la création, avec la liberté donnée à l’homme de s’associer à son œuvre dans un constant appel à la rédemption et à la conversion. Ainsi, la création n’est pas stabilité, mais dynamique. Selon la théologie du « process », Dieu aurait pour dessein la création, par un partenariat avec l’homme co-créateur d’un monde en devenir. Pour Jurgen Moltman, Dieu aurait le projet de venir lui-même habiter la création, afin d’y établir sa gloire et Jean-Paul Gabus évoque un Dieu, « créant », poursuivant son œuvre créatrice en transfigurant l’homme et le cosmos.

4. Quatrième thèse : relation de l’homme et de la création comme relation de péché.

Cette relation entre l’homme, Dieu et la création, ces ruptures, traduisent un combat spirituel ; un combat violent. Le prophète Esaïe l’exprime avec force : « La Terre en deuil se dégrade, le monde entier dépérit et se dégrade, avec la Terre, dépérissent les hauteurs, la Terre a été profanée sous les pieds de ses habitants, car ils ont transgressé les lois, ils ont tourné les préceptes, ils ont rompu l’alliance perpétuelle, c’est pourquoi la malédiction dévore la Terre, ceux qui l’habitent en portent la peine ». Ce texte exprime la dimension spirituelle de la relation entre l’homme et Dieu sur le théâtre même de la Terre où nous vivons. La défiguration de la création par la destruction de la nature est la conséquence de cette relation de péché.

Une lecture pour aujourd’hui : notre responsabilité de chrétiens

La création serait-elle inachevée, en voie d’achèvement ou de transfiguration ? Paul souligne que la création gémit et souffre : l’homme est défiguré par le péché, la violence, la haine. La nature est défigurée par une exploitation sans freins. Mais nous avons une espérance : « Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Livrée au pouvoir du néant, non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde espérance. Car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement (Rm 8, 19-23) ». Dans ce texte fondamental, le mot « révélation » est synonyme de « dévoilement », c’est à dire « d’apocalypse ».

Ainsi, la Création évoquée par Paul dans ce texte est la nouvelle création attendue, et embrasse, non seulement notre planète Terre, mais aussi tout ce qui est spirituel et relève de notre relation avec Dieu ; Paul exprime donc que notre rapport à la création relève du combat spirituel. Dès lors, notre responsabilité de chrétiens vis-à-vis de la Création, dépasse infiniment l’éthique de la conservation, de la bonne gestion, de la transmission à nos enfants d’une planète non dégradée, aussi respectable et indispensable que soit cette éthique. Partenaires avec Dieu de l’avènement des nouveaux cieux et de la nouvelle Terre, dont nous parle le livre de l’Apocalypse, nous devons préparer le retour du Christ. En l’occurrence, Paul se positionne dans Le plan et le temps de Dieu, dans l’attente du retour du Christ. C’est pourquoi, dans Rm 13, Paul nous exhorte à ce redressement, à ce sursaut, à cette vigilance : « D’autant que vous savez en quel temps nous sommes : c’est l’heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. La nuit est avancée, le Jour approche ».

Assurément, ce temps où nous sommes actuellement pose de nombreuses interrogations et interpellations, au cœur du thème de ce forum : « La fin du monde et après ? ». Notre espérance, notre foi, sont dans le Christ, mort et ressuscité pour notre rédemption, en qui toutes choses ont été créées et par qui advient une nouvelle Création. Ainsi, notre partenariat avec le Dieu créateur et créant prend sa pleine dimension par la nouvelle alliance en Christ.

Quelques éléments de conclusion et pistes d’actions

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