Comment ? Comment, ici, aujourd'hui, sur la question du changement climatique et celle de l'environnement, les protestants peuvent-ils utilement faire entendre leur voix, en coopération avec les différents courants de la société civile, mais aussi et surtout en recherchant leur tonalité propre ? La réponse n'est pas donnée d'avance, la question elle-même est rarement posée.

Celle qui commence à se faire sérieusement entendre est plutôt celle du « pourquoi » ? Pourquoi les chrétiens devraient-ils se préoccuper d’écologie, de changement climatique ? Cette question-là est posée notamment par les réseaux « Bible et création » de l’EPUF ou « JPSC » de l’UEPAL. Une bonne synthèse de la manière dont elle est actuellement posée est fournie par l’article à paraître « La justice climatique – Sens et pertinence d’un enjeu éthique pour les Églises » de Martin Kopp, Guillermo Kerber et Simone Sinn (contact : martinkopp.perso@gmail.com).

Quoi que puisse apporter la dimension théologique de la réflexion, nous avons déjà ce qu’il faut pour fonder une réflexion et la formulation d’un discours éthique. Calvin, notamment, ne séparait pas la réflexion économique et sociale d’une réflexion sur la création. Dieu nous demande de nous préoccuper de nos frères, d’agir en force critique vis-à-vis de la société des hommes, et de participer à la conservation de la création, jusqu’au retour du Christ.

Cette réflexion ne peut être le fait de quelques personnes isolées et réclame une perspective communautaire, à construire comme un projet, avec un calendrier à définir.

Les moyens à mettre en œuvre sont les suivants :

  • rassembler les personnes, les points de vue y compris conditionnés par les situations professionnelles, les sensibilités. Et notamment, dans le protestantisme d’aujourd’hui, il y a un enjeu dans la rencontre et surtout l’organisation d’une réflexion commune entre clercs et laïcs.
  • faire l’inventaire des approches, les ordonner et éventuellement les croiser.
  • identifier les chantiers à mener dans le temps.
  • les qualifier : en précisant ceux qui relèvent de l’approfondissement individuel de spécialistes, ceux qui relèvent d’un travail collectif à l’intérieur des églises ou mouvements, ceux qui peuvent ou doivent donner lieu à coopération avec les autres confessions chrétiennes, les mouvements humanistes, les institutions universitaires d’enseignement et de recherche.
  • contribuer à organiser ce travail collectif.

La problématique pourrait articuler les deux questions suivantes :

1. Comment dessiner le réseau des questionnements éthiques mis en branle par les crises écologique, économique et sociale ? Qu’est-ce qui potentiellement nous distingue, nous protestants réformés de France (nous situer dans une relativité culturelle me paraît important) des autres hommes dans la manière d’approcher la crise écologique, non pas au sens de qu’est-ce qui ferait une identité à défendre, mais plutôt quel service à rendre, quelle responsabilité spécifique est la nôtre ? Quelle valeur ajoutée collective pourrions-nous apporter à ce questionnement ?

2. Quelle parole aurons-nous besoin d’entendre, nous les protestants, dans les jours gris et frustrants, voire terribles et sanglants qui se préparent (aspects théologiques, aspects pastoraux) mais aussi quelles remises en questions nous sont nécessaires ?

Bien poser les problèmes éthiques qui se posent aux protestants – ceux en francophonie étant peu nombreux et disposant de peu de moyens, mais plutôt bien armés spirituellement et intellectuellement pour offrir un véritable service – ne va pas de soi, réclame d’avoir une vision large, au service d’une stratégie ciblée, mais réactive et flexible… Face aux défis éthiques liés à l’évolution de nos sociétés sous la pression des bouleversements sociaux et environnementaux, qu’il ne faut pas séparer, il nous faut articuler une parole qui puisse s’adresser aux individus comme aux collectifs, voire aux institutions politiques.

Une réflexion éthique devrait comporter une analyse critique du « sérieux », de la qualité, le désintéressement des analyses et des diagnostics

Pour en être capables, il nous faut construire, collectivement, en amont des jugements de valeur, une image, une interprétation des modèles, de la situation globale et des scénarios d’évolution possible, une synthèse, en somme, dont les éléments existent largement en dehors même de la réflexion des églises, mais dont leur articulation, dans une perspective critique, devient très rare. Le champ des faits à décrire et interpréter sera nécessairement au moins aussi large, voire davantage, que le champ sur lequel nous essaierons d’avoir une parole éthique. Il va de soi que nous ne sommes pas tenus de construire seuls ces modèles de notre réalité, et que les alliances, avec les autres religions, avec les différents courants humanistes, sont possibles et même souhaitable, la manière, les stratégies pour les construire devant être inclues dans le champ de la réflexion. A une époque où les savoirs sont parcellisés, où la pression du « temps réel » nuit au recul et aux synthèses, le fait même de s’engager collectivement dans une synthèse tendant à restituer la complexité est déjà un projet éthique.

Une réflexion éthique devrait comporter une analyse critique du « sérieux », de la qualité, le désintéressement des analyses et des diagnostics. Elle devrait se poser la question de la responsabilité aux différents niveaux de décision et d’action, notamment, en s’interrogeant sur les échelles et leurs emboîtements, et notamment, la place du « sujet » éthique dans un monde global, dans un système d’interrelations. Elle devrait s’interroger sur les méthodes actuelles de répartition des efforts, comme on le voit dans les négociations internationales. Elle devrait être particulièrement sensibles aux problèmes d’équité, à l’intérieur de nos sociétés comme entre ces sociétés (tant il est vrai que plus de protection de l’environnement « ici », se traduit souvent par des nuisances déplacées « là-bas »), et aux ressorts rhétoriques implicites mis en œuvre (la culpabilisation, notamment), mais aussi, par exemple, aux implications sur la démocratie et le sens même de la parole des méthodes de consultation actuelles portées au titre de la philosophie du développement durable. Elle devrait s’intéresser à l’inertie des systèmes et des comportements. Elle devrait aussi, à l’invitation d’historiens comme Bonneuil et Fressoz (cf. L’événement anthropocène, paru aux éditions du Seuil en 2013) éviter la naïveté par rapport à des discours qui gomment les savoirs collectifs mais aussi les responsabilités du passé. Ils remettent particulièrement en cause les approches qui mettent en avant des acteurs indifférenciés, des « nous » , ce qui pourrait nous mettre en garde contre certaines formules de contrition collectives dont « nous » sommes familiers !

Plutôt que de se jeter dans une fuite en avant, il est urgent de relier les différents problèmes, les qualifier, les hiérarchiser

Ces questions nous renvoient tout droit aux questions de pédagogie, auxquelles nous devrions sans doute être particulièrement attentifs, mais aussi de sens, à une époque où les élites et les corps intermédiaires sont systématiquement mises en cause, et souvent avec juste raison, mais ce qui ouvre la voie à l’anti-intellectualisme ou à la démagogie. Quels sont les effets de prises de positions ou d’actions insignifiantes, par exemple ? Nous devrions être également attentifs aux « images de la vie bonne », selon les mots d’Olivier Abel, et réfléchir à la manière de promouvoir les possibilités d’être heureux dans la sobriété. Nous devrions pour cela, recourir au dialogue avec l’art et la littérature, nous laisser interroger par les formulations littéraires, artistiques, sur les nouveaux aspects de la crise, qui commencent à se multiplier. Et comment s’adresser à des consciences individuelles sur la base d’anticipations incertaines, d’une simple atténuation de l’aggravation annoncée.

Enfin, toujours dans ce champ de la pédagogie, de la réflexion sur une parole « efficace », non affadie, qui réveille et encourage, libère les énergies, est au contraire attentif aux risques de démobilisation, nous devrions prendre en compte les réflexions sur « le catastrophisme éclairé » d’un Jean-Pierre Dupuy, d’un Clive Hamilton. Cette question a aussi un versant orienté vers la compassion. Il faudra sans doute poser à nouveaux frais les bases d’un discours d’accompagnement de la souffrance individuelle et collective, de la désespérance, avec d’autant plus de difficultés que les causes ne sont pas seulement actuelles ou devant nous mais aussi résultent de l’action humaine dans les siècles passés. Cela rapproche de la perspective liturgique traitée par le projet de colloque actuel, à ceci près peut-être qu’il est peut-être préférable de rechercher les possibilités de réparation à notre portée, avant de recourir à l’empathie pure, qui sinon pourrait être une forme d’évitement de notre responsabilité.

Le champ de l’éthique, tel que je l’esquisse ci-dessus est assez vaste pour que le travail semble écrasant : plutôt que se jeter dans une fuite en avant, plutôt que prendre les problèmes dans le désordre, il est avant tout urgent de relier les différents problèmes, les qualifier, les hiérarchiser, mener une réflexion stratégique qui mette en regard les moyens et les priorités. La question des moyens devrait nous renvoyer, d’une part, à la question des alliances, et d’autre part, au problème d’identifier les questions que notre « équipement intellectuel » spécifique de calvinistes en France nous avantage pour traiter. Il s’agit donc d’investir ce lieu intermédiaire, ce lieu touffu, qu’on peut appeler le lieu de l’éthique. Lieu de l’interprétation, de la mise en perspective critique, de dialogues en profondeur entre les approches, de l’affrontement des graves questions de sens que nous pose la crise actuelle. Lieu où pour paraphraser Tillich dans « Théologie de la culture », la religion se retrouve partout, mais cachée, comme une « dimension en profondeur » de la politique, des approches scientifiques, des sciences humaines, des approches sensibles et artistiques, et de l’éthique elle même. Lieu où dépasser la séparation entre les approches ecclésiales et les approches militantes des dernières décennies, qui nous a privé de relire communautairement le vécu des uns et les autres, et d’en tirer les enseignements.

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