Aujourd’hui, quand une personne pratique une religion, c’est un choix vraiment personnel.

Ce n’est pas du tout une évidence, il y a bien d’autres façons de vivre, de façons de concevoir le monde et de placer son existence, il existe bien d’autres lieux de convivialité, d’autres cercles de réflexion. Une personne pratiquante se voit donc souvent poser la question par ses proches : pourquoi es-tu pratiquant, qu’est-ce que tu y trouves, qu’est-ce que cela t’apporte ? Cette question n’est en général plus posée avec mépris ni opposition, mais avec respect teinté d’étonnement. La réponse à cette question n’est pas évidente, car les réponses possibles sont diverses et souvent assez différentes de ce que les religions affirment être et offrir. Par exemple, les religions ont parfois affirmé être l’expression, voire l’incarnation d’une vérité absolue qui apporte une compréhension globale de l’univers, de la vie humaine en particulier, et d’une façon de se comporter. C’est plus difficile à penser dans un monde où nous avons appris à reconnaître la richesse qu’apporte la diversité des cultures et des disciplines.

Qu’est-ce qu’attend une personne dans sa démarche vers une église ? Les églises qui se revendiquent du protestantisme recouvrent un large spectre allant d’églises dites confessantes avec des membres unis par une grande cohérence de pratiques et de doctrines proclamées avec force, jusqu’à des églises libérales ou progressistes qui laissent une totale liberté à chacun de ses membres pourvu que cela soit dans le respect des autres. Il s’agit là d’une typologie et il existe tous les degrés possibles d’orthodoxie ou de libéralisme. Ces types se retrouvent aussi dans le judaïsme ou l’Islam, et au sein même du catholicisme, en tout cas au niveau des fidèles eux-mêmes. Mais peut-être qu’aujourd’hui, le contraste augmente, et que nous voyons se développer aussi bien les intégrismes et les communautarismes les plus extrêmes que les libéralismes religieux tendant à l’indifférence religieuse et morale.

Les protestants du premier type sont dans un schéma où une connaissance est annoncée et reçue par les membres comme la Vérité, au singulier et avec une majuscule. Une connaissance sur Dieu sur son action et sur ce que les humains doivent faire ou ne pas faire. Cela apporte aux fidèles un sentiment de sécurité qui peut répondre à un besoin dans un monde bien plus mouvant qu’au temps où il était fréquent que les enfants restent dans le même secteur que leurs parents, aient le même métier, la même religion, partagée d’ailleurs avec tout leur entourage. Dans ce monde où l’avenir, l’emploi, le couple même semblent plus soumis à bien des aléas, il peut y avoir une attente de vérité intangible qui puisse former une assise stable dans la compréhension de son avenir (en tout cas spirituellement), mais aussi de la compréhension du monde (qui serait alors tenu en main dans ses moindres détails par Dieu), et des repères moraux valables partout et toujours, pour tous.

Dans les courants de protestants plus libéraux, il y a une compréhension différente de la vérité, et donc une attente plus large dans le domaine de la connaissance. La vérité est plutôt comme une vérité de démarche, avec un élan, une sincérité, une profondeur de recherche personnelle. Et si la recherche théologique est valorisée c’est précisément en réponse à cette conviction que Dieu, le bien et le bon dépassent toujours ce que l’on peut en dire. Ce qui est attendu de l’Église n’est alors pas des connaissances fixes et absolues sur Dieu, sur le monde ou sur la morale, mais plutôt d’être aidé dans sa recherche personnelle. Il y a bien quelques informations qui sont attendues pour cela, en sciences bibliques et en histoire, une connaissance des grands débats théologiques et de leurs enjeux. Ce qui est attendu comprend également des éléments de méthode de réflexion et d’exégèse de la Bible, à pratiquer soi-même. Ce qui est attendu est enfin une stimulation dans sa propre recherche, par des questions et des approches nouvelles des connexions avec les sciences et la philosophie.

L’Église à laquelle j’appartiens est clairement, et depuis des siècles, dans le deuxième type d’églises. Mais je ne veux néanmoins pas invalider les églises qui tendraient vers le premier type et encore moins leurs fidèles qui souvent très engagés. Nous avons tous besoin d’un socle identitaire et d’un élan d’ouverture. Nos générations ont connu des changements importants et rapides, ainsi qu’une ouverture sur de multiples univers de pensée. Nous sommes tous plus ou moins tiraillés entre la peur et l’enthousiasme devant cette mobilité, nous sommes donc tous plus ou moins tentés soit de nous cramponner au premier rocher qui nous semble solide, soit au contraire d’apprendre à surfer sur la vague.

La démarche d’un protestant libéral est donc par essence très individuelle mais à l’écoute, prenant des éléments de réflexion dans la psychanalyse, dans la lecture de théologiens, de mystiques et de philosophes très divers, dans une étude personnelle de la Bible plus ou moins intense et savante, et dans ce qui peut être glané hors christianisme. Les rencontres, les conférences, les livres et l’internet offrent des facilités immenses pour poursuivre sa propre recherche et faire sa propre synthèse. Ce croyant est ainsi très attaché à cette démarche personnelle, et à une relation à Dieu qui est intime, personnelle. Son rapport à l’église est critique (en général dans le bon sens du terme). La pratique du culte et des groupes bibliques est facultative, les rites et sacrements existent mais sont les plus limités et dépouillés possibles, ils sont donnés en insistant que ce ne sont pas les rites, les connaissances ou l’église qui ouvrent les portes de la bénédiction de Dieu, mais qu’ils ne sont que les signes de l’amour de Dieu qui était déjà là. L’église est ainsi plus comme une salle de musculation pour la prière intime et la réflexion personnelle sur toute question d’éthique ou de croyances.

Normalement, le croyant pratiquant attend de sa religion qu’elle l’aide dans sa relation à Dieu et aux autres. Dans les églises du premier type cité plus haut (des églises « confessantes ») l’accent est mis sur une communauté chaleureuse et soudée, la célébration de la communauté qui va être la plus exaltante possible pour que les participants soient comme portés vers le haut, et lâchent un petit peu leur masque et leurs barrières devant Dieu (ou devant la communauté ? ou devant l’animateur ?). A l’autre extrême, dans une paroisse protestante libérale, l’objectif est que la personne prie chez elle, dans son intimité, seule à seule avec Dieu, encore et toujours pour privilégier la vérité au sens de vérité de relation, de sincérité personnelle, confiant que Dieu fera le reste lui-même. L’ambiance du culte est alors plus recueillie, plus théologique, que jouant sur l’émotion et la ferveur du groupe. Et le fidèle exprimera sa solidarité tout autant, voir plus hors de son église que dedans, dans sa famille, son travail, son quartier.

Cette démarche protestante est si individuelle que l’internet est aujourd’hui un bon média pour l’accompagnement des personnes qui le désirent, avec cette liberté et cette gratuité qui nous est chère. Chacun peut venir, regarder une vidéo de prédication, écouter une étude biblique, une conférence, un article, méditer quelques instant pendant la pause de midi en partant d’un Psaume ou d’une prière. Chacun peut y entrer en débat, interroger un pasteur sur une opinion théologique ou une question intime anonymement.

Pour en revenir à la question de départ, qu’est-ce qui amène alors une personne capable d’une telle démarche plutôt exigeante, à se tourner vers une église ?

« Une communauté » répondent souvent les personnes qui nous contactent après avoir longtemps cherché tout seul. Cette communauté offre une certaine paix. Après avoir tant erré, hésité entre tel et tel courant, telle inspiration, s’inscrire dans un courant est une façon de se poser et d’aborder un travail plus en profondeur pour une période ou pour le temps qui reste à vivre… L’Église n’est alors pas une ensemble de personnes rassemblées par un ensemble de doctrines mais par une démarche commune, faite de respect de l’autre et de cheminement personnel, ouvert mais centré sur la Bible et la personne de Jésus-Christ.

Cette communauté aide à faire un travail plus en profondeur, elle est pratiquée au rythme de chacun, avec pour certains une part de pratique annexe dans d’autres lieux comme d’autres paroisses chrétienne, un monastère, un groupe philosophique… Mais la communauté choisie est comme la maison de famille pour un expatrié passant de pays en pays, un peu sa heimat, son home, sa thébaïde, un point fixe qui permet de vivre cette mondialisation sans s’y dissoudre.

Marc Pernot

Article écrit pour  le magazine des anciens élèves de l’ENA
« L’ENA Hors les murs » de mars 2013

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