Le "numéro des survivants" de "Charlie Hebdo", sorti en kiosque le 14 janvier, titre "Tout est pardonné". La formule prend place au-dessus du dessin du prophète en larmes, tenant une pancarte "Je suis Charlie". Philosophe et professeur à la Faculté de théologie protestante de Montpellier, Olivier Abel décrypte pour "l'Obs" la notion de pardon.

Interview parue le 14 janvier 2015 dans « L’Obs »

« Tout est pardonné », qu’est-ce que ce titre évoque pour vous ?

Il existe des conditions morales au pardon : que le coupable se soit repenti, que celui qui donne le pardon soit celui qui a subi le tort, les proches, les familles… Ce titre ne correspond donc pas aux conditions du pardon. Mais l’idée d’un pardon immoral me semble très intéressante. Elle déplace la question vers un pardon stratégique, comme lorsque Martin Luther King dit « God bless you » à celui qui lui jette une pierre. Il n’exprime pas l’amour de l’ennemi mais invite l’opinion publique à se « déplacer ». De plus, la formule s’adresse indirectement à des religieux, donc à ceux-là mêmes qui seraient supposés demander pardon ou pardonner. C’est extrêmement adroit.

Le pardon n’a-t-il pas d’abord une connotation religieuse ?

C’est pour cela que j’y vois d’abord de l’ironie et de la stratégie. Ça déplace l’accent : où sont les vrais religieux, où sont ceux qui pratiquent l’amour du prochain, la charité, le pardon, l’humilité ? Il y a un message de ce genre. Cette démarche est très forte : il faut garder son ambiguïté.

Vous dites aussi que l’opinion publique se trouve impliquée par cette couverture…

Par ce pardon ironique, elle prend l’opinion publique à témoin : cette formule dit la moquerie, mais elle autorise aussi l’opinion publique à rentrer dans un processus de fraternité. Elle fait bouger tout le monde.

On n’y trouve donc rien du pardon dit moral ?

Le pardon, ça demande du temps, le temps du travail de deuil, du travail de la mémoire. Puis le temps du travail de la justice, qui vient avant le pardon « normal ». La une de « Charlie Hebdo », ici, court-circuite toute justice. « Tout est pardonné » est un geste aussi primitif que la vengeance : la justice n’a rien à voir là-dedans, c’est notre affaire. En tout cas, dire immédiatement après l’attaque que « tout est pardonné » va absolument contre le langage du pardon ordinaire. C’est plutôt métaphorique. Ou caricatural, ironique, stratégique.

Vous parlez aussi de comique ?

La couverture de « Charlie » touche le comique de l’ironie mais aussi le comique dans lequel on s’intègre soi-même. On se fait soi-même petit. C’est très important : le pardon dit qu’on cesse d’augmenter. Augmenter, c’est aller vers le tragique, la guerre. Diminuer, c’est aller vers un état de paix, accepter qu’on est petit. Ce pardon n’est pas la grande réconciliation mais dit simplement : « Tout ça, c’est que des conneries ». Après le pardon, il existe toujours autant de conflits qu’avant. Simplement, ils se trouvent diminués, ramenés à une mesure impliquant qu’il va falloir désormais faire avec. La limite du comique est lorsqu’il prétend avoir le dernier mot à tout point de vue. Cela rompt la communication. Il n’y a plus de monde commun.

[…]

Propos recueillis par Louis Morice

Retrouvez l’article en intégralité sur le site de l’Obs

Print Friendly
Suivez-nous sur : Facebooktwittergoogle_plusredditmailFacebooktwittergoogle_plusredditmail

Une Réponse à “« Tout est pardonné » en une : « Cet acte ouvre la possibilité de parler », par Olivier Abel”

  1. Philippe Malidor dit :

    Cher Olivier,
    Entièrement d’accord sur le plan théologique (lire le remarquable livre de Jacques Buchhold, « Le pardon et l’oubli », rééd Excelsis).
    Ayant vu le dessinateur Luz expliquer comment il avait fait son dessin, je n’y vois rien de très calculateur. Peut-être ce « pardon » vient-il d’un trop plein de douleur.
    Il ne manque pas de noblesse, et je pense qu’il est de nature à désamorcer la légitimité des fatwah musulmanes à son encontre. Le chagrin du prophète est, cette fois, un compliment. Le problème, c’est que l’islam (me semble-t-il, cette fois, dans son entier) n’a pas d’humour, pas de recul. Il ne se rend même pas compte, comme quelqu’un l’a opportunément rappelé à la radio, qu’il n’existe aucun interdit religieux de la représentation du prophète, comme en témoignent moult miniatures persanes, entre autres. Cette rigidité est inquiétante. Nous, chrétiens, pourrons-nous ouvrir la brèche du dialogue avec cette part du monde musulman avec qui il est encore possible de discuter?…

Laisser un commentaire

*