Entre l'année 1905 et le monde aujourd'hui, il faut bien admettre que nous avons tout simplement changé de monde. C'est donc à nouveaux frais qu'il faut repenser et faire vivre notre laïcité. Avoir un regard protestant sur cette question ne peut faire l'économie de la subjectivité. Il doit aussi proposer des solutions acceptables pour tous.

Il est généralement admis que les protestants français ont des affinités électives avec la laïcité et qu’ils ont, avec d’autres, joué un rôle non négligeable dans le processus historique de laïcisation à la française. Processus qui a sans doute des racines extrêmement lointaines et profondes mais qu’on peut suivre au moins depuis la Révolution jusqu’à aujourd’hui en passant par la fameuse loi de 1905, dite de séparation des Églises et de l’État dont les grands principes et la philosophie inspirent encore directement notre droit et notre pratique de la laïcité. Mais cette pratique est-elle tout à fait la même aujourd’hui, les protestants ont-ils aujourd’hui ces mêmes affinités avec elle ? Jouent-ils, peuvent-ils jouer un rôle particulier dans la manière de comprendre et de faire vivre la laïcité en France aujourd’hui ? La question des aménagements techniques possibles ou souhaitables de la loi de 1905 est évidemment intéressante et la FPF a déjà communiqué sur ce sujet, de même qu’on pourra méditer sur le rapport de la commission de réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics rendu par Jean-Pierre Machelon le 20 septembre 2006. C’est, in fine, le droit qui tranche, mais il n’est pas en lui-même et pour lui-même son propre fondement, il reflète des choix philosophiques et des convictions qui sont eux-mêmes en rapport avec la vie des sociétés à un moment donné de leur histoire. Nous tenterons donc une réflexion bien en amont de ces dispositions juridiques.

On conviendra sans difficulté que la France des années 1870-80 – celle qui vit se fonder un régime républicain après l’instabilité politique du XIX° siècle, celle qui vit se fonder la fameuse École laïque de Ferry – est très différente de celle des années 2010. Or nous sommes devant un paradoxe saisissant : la laïcité était au début du XX° siècle conflictuelle au point qu’on a pu parler d’une « guerre des deux France » mais a fini par quasiment disparaître du débat public (hormis le débat sur les rapports entre l’État et l’enseignement privé dans les années 50) jusqu’au début des années 1980, noyée dans une sorte de consensus objectif ; aujourd’hui tout le monde se revendique d’elle, aussi bien chez les politiques que chez les religieux, et cependant le débat fait rage autour du sens de la laïcité et de sa pratique. Il ne suffit donc pas de dire que la laïcité est le principe d’indépendance ou d’autonomie réciproque entre les cultes et l’État et qu’en tous temps et en tous lieux cela est clair et apporte une solution simple, définitive et efficace à la question de savoir quelle est la place du religieux dans la société. Comme si « le religieux » était une notion claire, comme si toutes les religions étaient des religions et à ce titre des formes identiques dont ne changerait que le contenu de croyances et de rites, sans guère d’incidence sur la vie sociale et politique et encore moins sur la sphère étatique. Comme si la vie sociale et politique n’était elle-même qu’un forme pérenne dont seul le contenu évoluerait avec le temps. C’est bien sûr de fond en comble qu’il convient de reprendre la question pour comprendre quels sont les enjeux religieux et politiques de la France contemporaine et quels sont les enjeux actuels de la laïcité.

Qu’est-ce qu’un regard protestant ? Est-il si commode de définir une identité protestante aujourd’hui ? Le protestantisme français n’a-t-il pas des spécificités qui le rendent différent d’un protestantisme allemand, américain ou africain ? N’est-il point pluriel et en constante recomposition ? On ne peut pas faire l’économie de telles questions et il faut toujours reposer les questions les plus simples qui sont en fait les plus difficiles et appellent les réponses les plus indispensables. Nous tenterons donc de répondre à ces questions en choisissant clairement une position subjective sans pour autant être purement et simplement individualiste ni récuser une dette historique et une appartenance collective. Ce sera donc l’objet d’une première partie.

Quels sont les problèmes et les enjeux du débat sur le sens de la laïcité aujourd’hui en France ? Une mise en perspective historique, anthropologique sera nécessaire, ainsi qu’une sorte de diagnostic sur les problèmes auxquels est confrontée la laïcité aujourd’hui, même si ceux-ci ne semblent pas être directement en lien avec la laïcité. Ce sera l’objet d’une deuxième partie.

Quelles sont les pistes pour résoudre ces problèmes, pour dépasser ces difficultés ? Cela peut recouvrir des initiatives en milieu spécifiquement protestant, mais aussi bien au-delà. En quoi peuvent-elles être, selon nous, d’inspiration protestante ? Non pas bien sûr qu’il y aurait des solutions valables pour les protestants seulement, ce serait profondément contraire à l’esprit de la laïcité. Mais en quoi un « regard protestant » peut avoir une fécondité théorique et pratique qui soit intéressante et bénéfique pour tout le monde, quelles que soient les convictions philosophiques, religieuses et politiques de chacun, pourvu qu’elles soient compatibles avec une éthique de la liberté de conscience et de culte ne perdant cependant jamais de vue la construction d’un monde commun sans laquelle « vivre ensemble » devient impossible. Ce sera l’objet d’une troisième partie avant de conclure.

I. Quel regard protestant ?

Suffit-il d’être protestant pour avoir un « regard protestant » ? Que signifie « être protestant » aujourd’hui en France ? Je précise que pour moi, car cela ne va pas absolument de soi, religion et foi sont nettement distinctes, voire en conflit. Mais les protestants, pas plus que les autres, n’échappent à la question de la religion. Pour répondre sans faux-fuyants à ces questions, situer son propos subjectivement, accepter de parler à la première personne est la seule manière honnête et rigoureuse de procéder. Issu de familles huguenotes méridionales, le protestantisme fut pour moi d’abord une identité reçue avant d’être un engagement choisi. Ce point peut paraître anecdotique, il est en fait très important. Nul ne naît nulle part et de personne, que la parentalité soit naturelle ou adoptive, peu importe.

S’approprier ce que l’on a reçu

Nous naissons après le monde et avant notre action. Il y a donc une secondarité constitutive, ontologique dans notre relation à l’existence. Pour les êtres humains, cette secondarité n’est pas que physique mais également constitutive de leur nature humaine comme membre d’une communauté de langue et de culture, comme membre d’une communauté religieuse et/ou politique. Toutes ces identités sont bien sûr multiples et complexes, en constantes évolutions, mais elles sont d’abord reçues. Être religieux consiste d’abord à reconnaître que l’on a reçu, que « l’on ne s’est pas fait soi-même », que l’on a pu se constituer que parce qu’il y a une tradition dans laquelle on a pu apprendre à lire, c’est à dire à relire (relegere) et à se relier ainsi aux autres, ceux du passé comme du présent. J’ai toujours été frappé du fait qu’il y avait en chacun d’entre nous un point de fidélité absolue en positif ou en négatif à quelque héritage, à quelque transmission proche ou lointaine, consciente ou inconsciente. Cette fidélité, positive ou négative, est toujours médiatisée par des êtres concrets avec lesquels on entretient des relations affectives d’amour ou de désamour. D’une certaine manière cela se voit d’autant mieux chez les personnes « athées » ou « indifférentes » d’un point de vue religieux. Leur athéisme et même leur indifférence ne viennent jamais de nulle part. Il y a des athéismes heureux et religieux (au sens de la transmission et de la fidélité à ce que l’on a reçu) quand on a aimé et admiré ses parents communistes par exemple et que la foi a été remplacé par un engagement qui est de fait analogue, il y a des athéismes par rupture non pas tant peut-être avec Dieu qu’avec la religion, c’est-à-dire les personnes concrètes qui sont censées parler de lui et en son nom. Il peut y avoir de l’indifférence par héritage aussi ou par un processus d’éloignements cumulés d’une piété qui s’est refroidie ou assoupie avec le temps.

S’il y a réception, transmission (ou absence de transmission religieuse, ce qui est une autre forme de transmission en lieu et place de la religion), il y a aussi appropriation, capacité d’accepter ou de rejeter et surtout transformation, adaptation de ce que l’on a reçu en fonction de la personnalité de chacun et de l’époque dans laquelle on vit. Si l’être humain est capable de liberté, ce n’est pas dans l’illusion d’une autocréation ex nihilo, mais dans la capacité de faire sien ce qui vient d’autrui, de rendre présent (au sens d’actuel mais aussi de don gracieux) ce qui vient du passé et d’ailleurs. Cela pose bien sûr la redoutable question des relations entre la foi et la religion, entre une expérience et une réflexion à la fois intérieure et personnelle et une tradition scripturaire, théologique et ecclésiale. La foi chrétienne n’est pas un atavisme, c’est un événement soudain et répété, tranchant et diffus à la fois, intuitif et cependant réfléchi, perçu par le cœur sans doute mais se reconnaissant à ce signe qu’il ouvre notre intelligence et stimule notre raison et notre action. Qui prétendrait qu’il n’y a qu’une seule manière de faire l’expérience de la foi, même si l’objet de la foi chrétienne doit au moins être la confession de Jésus de Nazareth comme le Christ du Dieu d’Abraham, du Dieu d’Isaac et du Dieu de Jacob ? L’Écriture prend d’ailleurs soin de répéter à chaque fois le nom des hommes pour rappeler que si Dieu est unique, est aussi unique la relation que chaque croyant entretient avec lui. Les croyants ont bien raison de dire qu’ils sont « nés de nouveau » et que l’initiative vient de celui qui a aimé le premier. Mais cette nouvelle naissance ne peut occulter la première, même si elle en change profondément le sens. Il y a même une ressemblance profonde entre la première et la seconde naissance, puisque là encore, l’individu est en situation de répondre. De même que la foi vient de Dieu et n’est pas un héritage, que la grâce est donnée et non marchandée en fonction de nos œuvres, la façon de dire sa foi, de l’exprimer avec d’autres, de la manifester par des actes n’est possible que dans un tissus social et religieux qui nous précède et dans lequel on vient s’insérer. Mais répondre est loin d’être une lâche passivité, ce peut être dire non, c’est peut-être déchirer un tissus qui étouffe. Répondre, c’est « répondre de », c’est-à-dire assumer une responsabilité forte car Dieu n’a d’autres mains que les nôtres et a besoin de nous comme pouvant être ses vrais amis. Répondre, c’est aussi poser des questions et non pas seulement déposer des réponses dans un formulaire immuable de croyances.

Pour ma part, j’ai donc reçu de ma famille et de mon Église, réformée de France, aujourd’hui protestante unie de France. J’ai accepté et j’ai refusé, j’ai étudié et j’ai critiqué, j’ai été enseigné et j’ai questionné, j’ai jeté les croyances par-dessus bord et j’ai prié, je suis parti et je suis revenu. Je continue de dire oui et non et cela ne fait pas une moyenne tiède : la vie et la vie de la foi sont des combats durs et tendres à la fois. Plus heureux au grand large que dans les « paroisses », aller au culte est pourtant devenu petit à petit pour moi un délice pour écouter la Parole, chanter et… retrouver les amis. Réservé par tempérament et conviction à l’égard des « militants », je ne rechigne cependant pas à « m’engager » et j’ai accepté et accepte encore quelques responsabilités au sein de mon Église.

Un protestantisme français

Mon « regard protestant » est donc personnel certes, mais parfaitement situé dans l’espace et dans le temps, ce qui l’arrache à une pure subjectivité mais le distingue d’autres formes de protestantismes possibles et cela doit être clairement assumé sans être bien sûr une identité fermée. Être un protestant français réformé, charrie, qu’on le veuille ou non un certain nombre de contraintes héritées de l’histoire. Nous voilà confrontés à l’inévitable phénomène minoritaire du « huguenotisme » français : petit peuple battu et triomphant, discret mais fier, peu dominateur et pourtant sûr de lui, faible numériquement mais agissant, etc. Patrick Cabanel a magistralement montré cette ambivalence de la situation des huguenots en France, des temps de la Réforme à nos jours. On a oublié à quel point et avec quelle violence la religion réformée a été réprimée et persécutée en France jusqu’à la fin du XVIII° siècle et que l’antiprotestantisme connut de beaux jours jusqu’au début du XX° siècle. La situation minoritaire présente en tant que telle des avantages et des inconvénients. Avantage d’échapper à la torpeur de ceux qui ne se demandent jamais qui ils sont car ils sont comme tout le monde, avantage de savoir que la vérité et la force d’une conviction ne se mesurent pas au nombre, avantage de ceux qui n’étant pas du bon côté restent éveillés à la souffrance éventuelle d’autres minorités, avantage inestimable d’avoir appris à résister. Inconvénient d’être souvent ramené à la fois par les autres et par soi-même à une identité reçue et qui enferme, inconvénient lié au risque de perdre une vue d’ensemble et croire que son protestantisme est le seul de son genre et qu’il n’a que des qualités, inconvénient d’avoir intériorisé qu’il vaut mieux rester discret sur ses convictions si l’on veut les préserver et risque enfin de se sentir finalement plus protestant que chrétien.

Autre manière de situer mon regard protestant par rapport à d’autres : si la foi, la lecture de la Bible, la prière et la participation au culte jouent un grand rôle dans ma manière de répondre aux questions qui se posent et de réagir aux situations qui se présentent, ce n’est aucunement le seul prisme au travers duquel j’analyse ces questions et situations. Ma formation de philosophe est sans doute pour quelque chose dans le fait que c’est dans l’exercice personnel de la réflexion que je cherche des réponses et non dans je ne sais quel appel au surnaturel guettant à tous moments des « signes ». Ce qui est encore, diraient certains, une manière d’être typiquement protestante. Autrement dit, la religion n’est supportable que si elle est sans cesse passée au crible de la pensée critique et confrontée aux progrès de la connaissance, notamment dans le domaine vaste des « sciences des religions ». Ce traitement ne dessèche pas la vie spirituelle, il la purge de nos vanités individuelles, ethniques et ecclésiales.

Nous venons de voir qu’on ne peut éviter d’être confronté à un héritage quel qu’il soit, religieux ou non (pour moi, la tradition réformée française) et une histoire personnelle au sein de cet héritage. Mais une troisième assomption est inévitable, contenue dans la première. Se reconnaître comme étant un protestant français, c’est aussi se reconnaître comme français. Être religieux dans son sens le plus noble (ne pas être ingrat et négligent) conduit à reconnaître une dette non seulement à telle Église mais aussi à la communauté politique à laquelle on appartient. Communauté sans laquelle nous ne serions pas citoyens et d’une certaine manière, pas complètement humains. Il faut se rappeler l’admirable attitude de Socrate décrite aussi bien dans L’apologie de Socrate que dans le Criton, dialogues de Platon. Socrate reste absolument insoumis puisqu’il annonce qu’il ne renoncera jamais à la philosophie et qu’interroger ses concitoyens est le sens de sa propre vie : premier refus de renoncer à soi pour échapper à une condamnation. Et cependant il acceptera le verdict de ses juges car il s’agit d’un tribunal de sa cité athénienne. Une fois emprisonné et attendant la cigüe, on lui fait comprendre qu’on fermerait les yeux en cas d’évasion, ce qui reviendrait à commuer sa condamnation à mort en un exil. Là encore, attitude, réponse, refus admirables. Il fait valoir qu’être exilé en fuyant est pire qu’être exécuté et que c’est la pire chose qu’il puisse faire à ses fils en atteignant ainsi son honneur et donc le leur, alors que subir l’injustice lui vaudra une gloire qu’il n’avait d’ailleurs sans doute jamais imaginée telle ! Plus encore, au travers de la « prosopopée des lois » dans le Criton, Platon rappelle à quel point l’individu n’est rien sans la cité et ses lois. Cette piété politique peut faire sourire aujourd’hui, mais peut-être faudrait-il pleurer que nous l’ayons à ce point oubliée ! Il est vrai que les États modernes ont demandé tant de sacrifices horribles à leurs membres qui leur ont donné leurs vies sans mesure, que nous avons sans doute raison d’être circonspect. Il n’en reste pas moins que les appels d’aujourd’hui au vivre ensemble, au respect de la loi pourvu qu’elle soit légitime, à la « morale laïque » attestent d’un malaise profond qui affecte notre vie sociale et politique. On oublie à quel point les réformés étaient légitimistes, à quel point Calvin lui-même souhaitait rallier la bienveillance du roi François premier, à quel point, aujourd’hui encore me semble-t-il, les protestants sont des révoltés absolus si on atteint leur liberté de conscience et de culte et donc l’idée qu’ils se font de leurs devoirs envers Dieu, mais à quel point aussi ils acceptent leurs devoirs envers le souverain, en l’occurrence le peuple au travers des lois de la République.

Être un citoyen français c’est accepter un formidable héritage culturel et politique, celui de l’absolutisme peut-être mais celui aussi de la « patrie des droits de l’Homme » et de bien d’autres combats progressistes, c’est être au bénéfice d’une sorte d’aura qui existe encore malgré tout et dont on s’aperçoit de l’existence en quittant notre pays. Nous avons déjà décrit les ambivalences engendrées par le fait minoritaire, il n’est pas étonnant de trouver une certaine ambivalence des protestants français par rapport au sentiment national. Quand ce sentiment s’exprimait par la règle d’une foi, d’une loi et d’un roi, les protestants français, à leur corps et cœur défendant, se retrouvaient bien vite dans le parti de l’étranger faute d’avoir pris le parti de partir à l’étranger. L’embellie progressive vint avec le XIX° siècle, l’apprentissage d’une pleine et entière citoyenneté, la jouissance de la liberté de conscience et de culte… entretenu par l’État (en fait pour les deux principaux seulement au sein de la famille protestante, le réformé et le luthérien). Une sorte d’apogée vint à la fin de ce siècle et au tournant du suivant. N’ayant pu protestantiser la France ni démocratiser le catholicisme, selon le mot de Quinet, la République sépara la religion et l’École et les protestants français, y virent leur nouvelle Jérusalem laïque, plus particulièrement le protestants libéraux, voire « ultralibéraux » (Buisson, Steeg, Pécaut pour ne citer que ce trio célèbre de protestants « d’école »). Être protestant en France, après avoir été un grave handicap, devint une sorte d’avantage, la garantie de se trouver comme un poisson dans l’eau en régime laïque et républicain. La période de l’Occupation quant à elle, donna à beaucoup de protestants l’occasion de montrer leur tropisme à se mettre, avec d’autres, courageusement du côté des opprimés. Le XX° siècle confirma cette tendance générale d’un protestantisme plutôt en phase avec son temps et l’évolution des mœurs, progressisme sur le plan social, accès des femmes aux responsabilités y compris pastorales, contraception, planning familial etc. Mais nous entrons assurément dans une troisième période. Dans les grandes lignes, le comportement politique des protestants français tend à coïncider avec celui de l’ensemble des Français, certaines Églises évangéliques créent une nouvelle entité, indépendante de la Fédération Protestante de France, le Conseil National des Évangéliques de France, preuve s’il en était besoin que la légendaire pluralité protestante s’est encore accentuée et que le protestantisme français s’est « recomposé » tout en trouvant un nouveau dynamisme contredisant la thèse de la déchristianisation progressive. Cette troisième période doit être surtout envisagée dans le contexte de la globalisation où le cadre national tend justement à s’estomper de plus en plus dans la manière de choisir ses références et ses moyens d’information, surtout parmi les jeunes générations. Quelle image a-t-on du protestant en France ? Sévère mais fiable et honnête, austère (mais qui parfois, se marre), respectueux des règles mais progressiste, plutôt éduqué voire un brin intellectuel, plutôt aisé mais anti « bling-bling » etc. Cette image reste vivace chez les plus de quarante ans. Il y a fort à parier que les jeunes générations voit ou verront de plus en plus une personne de couleur, vivant en France mais d’origine étrangère, ayant une expression de sa foi démonstrative et défendant des valeurs plutôt traditionnelles en matière de mœurs etc. Si les évolutions sont très réelles, il faut sans doute se garder d’un simplisme du type : Églises luthéro-réformées en perte de vitesse et Églises évangéliques en expansion. Ces dernières, tout en se développant et en s’installant dans la durée, connaissent inévitablement une évolution de leur sensibilité et de leurs publics, des inflexions théologiques qui les rapprocheront, volens nolens, de ceux dont ils ont voulu se distinguer etc. Les Églises libérales, quant à elles, attirent un nouveau public et se développent aussi etc. Une chose est sûre : l’image du protestant en France s’est brouillée, a gagné en complexité, s’est parfois bonifiée, diversifiée et rajeunie mais peut aussi s’être dégradée quand deux points de vue se rejoignent « objectivement » : un vieux fonds d’antiaméricanisme qui tend parfois à confondre le protestant avec un impérialiste arrogant d’un côté et de l’autre, l’attitude de certains protestants s’imaginant que la proclamation de l’ardeur et de l’authenticité de leur foi tient lieu de réflexion et de culture.

Rien ne nous paraît plus faux enfin que de prétendre être citoyen du monde et ami du genre humain en reniant la réalité de ses attaches, appartenances et affections particulières. C’est au contraire en les déclarant le plus nettement qu’on en prend conscience, que l’on avance à visage découvert, que l’on ne navigue pas « avec son drapeau dans la poche » et sans prétendre hypocritement qu’on en a aucun. Cette prise de conscience et cette déclaration permettent justement un travail critique sur soi, une évolution, une relation possible avec l’altérité.

Exister sans renoncer à l’idéal d’impartialité

Quel est donc mon regard protestant ? Celui qui procède donc d’une triple assomption. Assumer un héritage religieux grâce à l’Église réformée de France, assumer un héritage politique et national qui est celui de la France, assumer la subjectivité d’un regard strictement personnel. Il faut encore revenir sur ce dernier point, car il est de bon ton de croire et de faire croire que la vérité procède d’un regard soit disant « neutre » et « objectif », surtout si l’on aborde les questions de laïcité et de religions. Il n’est pas rare qu’en France, lors de débats publics, les orateurs se présentent, avec une certaine satisfaction et le ton de l’évidence, comme « incroyants », comme si c’était la garantie d’un point de vue sérieux et raisonnable. Il s’agit en fait de la reproduction, mais décalée, de la situation religieuse de l’ancien régime : tout le monde croit ou fait semblant de croire la même chose et les dissidents doivent cacher leur point de vue s’ils ne veulent pas d’ennuis.

Depuis Kant, si l’on donne au verbe savoir la signification qu’il a pu prendre grâce au développement des sciences, tous les hommes sont agnostiques et tous les hommes intellectuellement honnêtes reconnaissent qu’ils sont agnostiques. Nul ne peut prétendre en effet avoir des connaissances scientifiques sur l’existence de Dieu ou sur la vie après la mort. Mais exister, au sens humain et existentiel, signifie que l’on ne masque pas le fait que l’on fait toujours des choix métaphysiques, que ce soit dans l’ordre théorique ou pratique. Si penser n’est pas encore, tant s’en faut, connaître ; connaître n’est pas encore, tant s’en faut, penser. Il n’y a pas à choisir la pensée ou bien la connaissance ou à jouer l’une contre l’autre, il faut pratiquer l’une et l’autre. Le travail de la connaissance s’impose à nous selon ses procédures propres de démonstration et de vérification dans l’ordre des sciences de la nature comme dans celui des sciences humaines. Quand on aborde le phénomène religieux avec l’idéal de l’objectivité qui est un horizon qui recule sans cesse, on développe des méthodes historiques, sociologiques, exégétiques etc. qui ne laissent absolument pas indemnes les manières de croire et de pratiquer, mais qui laissent ouverte la possibilité de croire ou de ne pas croire, d’avoir une pratique religieuse ou non. Il n’y a pas d’un côté le savoir et de l’autre la croyance qui serait un sac indifférent contenant des « croyances » toutes plus fantaisistes les unes que les autres et ne devant rester que dans la plus stricte vie privée car dépourvues de toute forme d’intelligibilité et d’utilité psychologique ou sociale. Il y a des philosophies athées qui ont leur cohérence comme il y a des philosophies liées à des religions qui ont aussi leur cohérence. A chacun d’entrer dans l’existence, à choisir (et ces choix peuvent évoluer, changer…), à penser et à agir sans se cacher derrière l’objectivité des sciences en train de se faire et qui ne répondront jamais à notre place au sens que nous donnons à nos vies et à la vie en général. Pour le dire autrement et de manière synthétique, la démarche scientifique n’épuise aucunement la question de la vérité. Dans nos choix métaphysiques et notre action, nous postulons et donnons plus que ce que nous savons, cela nous le vivons vraiment et nous en éprouvons la vérité pour nous et en nous.

Il n’y a donc pas de neutralité et « seul le néant est neutre » selon le mot de Jaurès. Ce qui ne revient pas du tout à faire l’éloge du relativisme. Bien au contraire, la pensée critique et les sciences nous contraignent à faire un tri permanent dans nos croyances et représentations ; quant à nos choix métaphysiques et éthiques, ils proposent de fortes cohérences et non des univers où tout se vaudrait. Il y a bien un idéal d’impartialité qui accepte les effets de la connaissance partagée et qui reconnaît que plusieurs métaphysiques sont possibles comme il existe plusieurs religions.

II. Problèmes et enjeux de la laïcité française aujourd’hui

Champ de bataille, il y a un peu plus d’un siècle, la laïcité est en passe de le redevenir en France, alors même qu’elle fait l’objet d’un large consensus qui, sans doute, porte plus sur un passé reconstruit que sur la complexité et les tensions du monde contemporain et de la société française qui y est plongée.

La liberté et la loi

Si l’on considère que la laïcité s’articule autour des trois grands principes que sont la liberté, l’égalité et l’autonomie réciproque de la sphère religieuse et étatique, elle reste bien sûr toujours valable et même un grand et beau projet d’avenir. La liberté est d’abord celle de la conscience, de croire, de ne pas croire ou de croire autrement ; celle du culte suppose que soit garantie la possibilité d’une organisation matérielle et collective, d’une expression publique de celui-ci etc. L’égalité en droits concerne les cultes comme les individus, quelles que soient leurs appartenances ou non appartenances religieuses. L’autonomie signifie que l’État n’a pas le pouvoir de surveiller les religions pour leur imposer son point de vue, pas plus qu’elles ne peuvent lui imposer le leur. Le terme de « séparation » des Églises et de l’État s’est établi à cause du choc provoqué par l’article 2 de la loi de 1905, précisant que la République cesse de salarier et de subventionner les cultes. En fait, cette séparation, au fur et à mesure des compromis historiques comme celui concernant l’entretien de certains bâtiments cultuels (catholiques pour la plupart) ou celui des écoles privées religieuses sous contrat d’association avec l’État, n’est pas absolument stricte, mais ce n’est pas là ce qui doit retenir notre attention. Le point qui nous intéresse est qu’il n’y a de liberté, d’égalité et d’autonomie que dans le cadre de la loi et du respect de l’ordre public. Déjà l’article 10 de la DDHC de 1789 énonçait que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Loi qui est « l’expression de la volonté générale » et qui peut donc…changer, dès lors qu’elle n’est pas le cadre intangible d’une Loi prétendue révélée. La notion d’ordre public peut également varier dans son contenu avec le temps. Il n’y a donc pas de liberté absolue et la compatibilité de toutes les libertés de tous avec celle de chacun est le principe dont la loi fixe le cadre. Prenons un exemple trivial : le fait que beaucoup de religions dans le passé de l’humanité aient pratiqué le sacrifice humain ne le rend pas légitime et légal si jamais une religion venait aujourd’hui à en revendiquer la pratique au nom de la liberté religieuse. Prenons un exemple moins trivial : la loi du 11 octobre 2010 dont l’unique article énonce : « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». La Circulaire du 2 mars 2011 relative à la mise en œuvre de cette loi précise : « Se dissimuler le visage, c’est porter atteinte aux exigences minimales de la vie en société. Cela place en outre les personnes concernées dans une situation d’exclusion et d’infériorité incompatible avec les principes de liberté, d’égalité et de dignité humaine affirmés par la République française. La République se vit à visage découvert. Parce qu’elle est fondée sur le rassemblement autour de valeurs communes et sur la construction d’un destin partagé, elle ne peut accepter les pratiques d’exclusion et de rejet, quels qu’en soient les prétextes ou les modalités. ». Cette interdiction vise donc quiconque obligerait autrui à dissimuler son visage mais également quiconque le ferait pour soi et volontairement. On voit au travers de cet exemple que la notion d’ordre public retrouve une signification immatérielle dont il s’était au cours de l’histoire progressivement dépouillé. Il était passé d’un ordre moral et religieux à un ordre matériel seulement centré sur « le bon ordre, la sécurité, la salubrité et la tranquillité publique », le libre consentement étant par ailleurs la règle. Outre des mesures de sécurité qui peuvent exiger de vérifier l’identité d’une personne, les motifs invoqués ont une tonalité morale et tournent autour de la notion de dignité, de valeurs communes etc. Mais quel rapport avec la laïcité ? En un sens, absolument aucun. C’est même l’intention du législateur de ne surtout pas placer la loi dans ce champ-là. Or tout le monde sait bien que cette loi fut motivée par l’apparition dans les rues françaises de voiles islamiques intégraux. Laissons de côté les débats infinis pour savoir si ces voiles sont conformes ou non à l’islam, de même que l’opportunité de faire une loi dont on sait qu’il sera difficile de la faire respecter. Notons seulement qu’il peut y avoir conflit entre l’idée que se font certains d’une bonne pratique de leur religion et la loi que se donne, à tort ou à raison et à un moment donné, la République.

Que nous est-il arrivé depuis un peu plus d’un siècle ? Deux grands bouleversements parmi d’autres

Même si le droit se refuse à définir explicitement ce qu’est un culte et a fortiori la « bonne religion », il est inévitable que par le législateur et le juge, se sculpte, en creux, un espace hors duquel la liberté de religion s’arrête. Or ce qu’est une religion, ses croyances et ses pratiques varient d’une religion à l’autre et même d’une époque à une autre pour une même religion. La question qui nous est en fait posée est la suivante : dans quelle mesure notre conception de la laïcité n’est-elle point l’héritage d’un passé révolu ? Pour être plus précis, la question est de savoir dans quelle mesure notre conception de la laïcité n’est-elle pas adossée à une définition en creux de ce qu’est une religion, qui n’est que le reflet d’une situation historique donnée. On pourra rétorquer que de même que, selon le mot de Rabaut Saint-Étienne, « l’histoire (le passé) n’est pas notre code », le présent non plus. Il est parfois bon de s’en tenir à de grands et bons principes et de s’appuyer sur eux pour résister à des évolutions sociales, politiques ou religieuses qui nous paraissent délétères. Mais une société ne peut pas vivre longtemps dans un décalage et une tension permanents entre ses mœurs et son droit. Il faut donc essayer de poser un diagnostic sur les évolutions considérables que nous avons connues depuis plus d’un siècle et se garder d’un regard étroit qui ne concernerait que le droit des cultes, les nombreux ajustements de la loi de 1905 etc.

Nous étions paysans et sommes devenus citadins. L’espérance de vie a presque doublé en un siècle. Les relations entre les sexes étaient largement contenues dans un ordre « naturel », les hommes chefs de famille et les femmes assignées à la procréation sans contraception efficace. Le seul mode ou presque de « recomposition » des familles était lié au décès de l’un des conjoints. Point de procréation médicalement assistée, point de problèmes de « bioéthique », point d’inquiétudes écologiques. La guerre, en revanche, étendait son empire et le sommet de sa puissance jusqu’au moment où un temps de paix d’une longueur inédite dans l’histoire s’est établi pour ceux nés après 1945. La traction hippomobile était la règle dans les campagnes en 1900…La galaxie Gutenberg a fait place à celle d’internet etc. Tout cela est bien connu et forme une sorte de « cliché », de lieu-commun universel, mais qui reste à être interprété, tellement les conséquences sont importantes.

De tous ces bouleversements, les deux plus importants sont à nos yeux la fin de la paysannerie et l’émancipation des femmes. L’agriculture joue certes encore un grand rôle dans notre économie. En cherchant bien, on trouverait peut-être quelques vieux paysans ou quelques jeunes « revenus à la terre » mais ceux qui ne représentent plus que 2% au mieux de la population française en 2014 sont plutôt des « exploitants agricoles ». Nous sommes donc devant un véritable changement de monde et de mode de vie. Quelle relation avec la religion ? Essentielle, puisque l’affinité profonde entre la vie paysanne et la religion est l’hétéronomie, c’est-à-dire le fait de s’en remettre à un ordre des choses qui nous dépasse. Le mode de vie paysan est dicté par les rythmes circadiens, la lumière du jour, le cycle des saisons, les besoins des bêtes, l’outil fondamental est le corps de l’homme, pas de congé sinon les fêtes religieuses, pas de voyage sinon la conscription. Tout cela est reçu et accepté avec assez peu de changements depuis des siècles. Pas de rêve prométhéen, d’apologie de la nouveauté, mais la transmission de la « propriété » quand on en a une, l’apprentissage du métier fait de gestes ancestraux. Fierté de ceux qui déclarent que « c’est le travail qui commande » et non quelque chef, mais tous se plient à ce commandement universel : on ne sème ni ne moissonne ni ne vendange quand on veut mais quand il le faut. Et les années sont fastes ou misérables, il est difficile de commander à la terre et au climat etc. Une histoire comparée des religions montrerait aisément la permanence structurelle de divinités liées à la fécondité de la terre. On demande au ciel que la récolte soit bonne et il y eut en France jusqu’au XVIII siècle de grands mouvements religieux pour implorer la venue de la pluie en cas de sécheresse. De telles « rogations » ont même été organisées en juin 2011 dans la région de Beauvais, non pas dans un esprit magique mais dans l’idée de rappeler la non toute puissance de la science et de la technique…

L’émancipation des femmes, quant à elle, bouleverse en profondeur l’existence humaine et la vie sociale. Laissons de côté la question des causes très complexes et profondes à la fois d’un tel phénomène. Notons seulement que la fameuse « pilule » est un petit objet technique qui a d’une certaine manière tout changé. Les hommes maîtrisaient la fécondité des femmes, désormais, ce sont elles qui peuvent la maîtriser. Les hommes ont sans doute perdu là ce qui était le fondement de leur pouvoir sur elles. Quelle relation avec la religion ? Essentielle, là encore, puisque l’affinité entre la sexualité et la religion est aussi l’hétéronomie. De deux manières, parce que l’absence de moyens efficaces de contraception renvoie à la nature et parce qu’il n’y a pas de religion qui ne cherche à normaliser la sexualité, la procréation et la filiation et à les soustraire à la seule autonomie de l’individu. Il est d’ailleurs remarquable de voir à quel point les questions « sociétales » qui touchent à la différence des sexes, à la question du genre, à la possibilité de mariages de personnes de même sexe, à la procréation médicalement assistée ou à la gestation pour autrui, sont aussi des questions qui suscitent les passions religieuses. Elles semblent déstabiliser un socle profond sur lequel reposeraient de fait les religions.

Il est difficile de mettre sur le même plan la question de l’articulation entre la liberté et la loi dans le cadre du droit de la laïcité et ces deux révolutions anthropologiques… Mais c’est justement cela qui doit nous faire comprendre la nouveauté et la difficulté de la situation à laquelle nous sommes confrontés. Nous parlons de laïcité comme s’il ne s’agissait que d’un problème technique et juridique, alors qu’entre 1905 et aujourd’hui nous avons changé de monde ! En France, la laïcisation a largement précédé la sécularisation. Entendons brièvement par « laïcisation » le fait que l’État soit sorti de la religion et par « sécularisation » le fait que la société soit sortie de la religion. A partir des années soixante, et seulement à partir de cette période finalement, la société française se sécularise, les mœurs échappent peu à peu à la normalisation religieuse et plus particulièrement celle de l’Église catholique. L’individu concret (et non plus seulement l’individu abstrait des droits de l’Homme) commence à émerger, le sens du sacrifice ne fait plus recette, ni pour la religion, ni pour la patrie. Vingt ans plus tard, il en ira de même pour la Révolution et le Socialisme.

Les trois effets paradoxaux d’une sécularisation en marche

La sécularisation continue en même temps que le phénomène secrète de vives réactions. La destitution des figures modernes de l’autorité – qui sont donc elles-mêmes soumises à un processus de sécularisation – crée les conditions d’une demande d’autorité, l’affaiblissement de l’État-nation dans le cadre de la globalisation et de la construction européenne réveille les nations, le nouveau pluralisme convictionnel et religieux exige un renforcement de la capacité à vivre ensemble au nom de « valeurs communes ».

– Qui a remplacé le prêtre ? L’instituteur et le professeur, l’homme de science, le médecin, l’homme politique. Ils continuent de jouer un rôle capital dans la société moderne mais qui ne voit que le phénomène de sécularisation les affecte tous à leur tour, qui ne voit que les armes de la critique se sont retournées contre ceux qui s’en croyaient les maîtres et se retrouvent également sévèrement désacralisés ? L’autorité des enseignants n’est plus a priori acquise, à l’école la « politique de l’offre » se voit mise en concurrence avec la « politique de la demande ». Les parents et les élèves conçoivent l’école comme un outil à leur service – ce qui n’est pas faux en soi – mais cela peut rapidement engendrer un effet inverse quand l’outil n’arrive plus à transmettre des savoirs et des valeurs que les nouveaux usagers sont prompts à contester. L’école n’est plus dans la posture de rectrice du sens et n’a plus le monopole de la diffusion de la connaissance et des débats avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. De ce fait, l’institution scolaire, mise en tension, devient le lieu d’un affrontement aigu entre ceux qui continuent de dénoncer son fonctionnement autoritaire et sa fonction de reproduction sociale, ceux qui prônent un retour à un passé plus ou moins imaginaire où « l’autorité était respectée » et ceux plus modérés qui souhaitent qu’elle retrouve sa fonction de cohésion sociale autour de valeur partagées dans le cadre d’un enseignement qui n’a plus honte de retrouver une dimension morale explicite. L’homme de science, de son côté, n’a plus le prestige d’un temps où l’on pouvait penser que le progrès de la connaissance entraînait la prospérité, le progrès social, la démocratie et le bonheur. La science sert à faire des armes de destruction massive, rend possibles des techniques inquiétantes sur le plan écologique et éthique etc. Si la science n’épuise pas la question de la vérité et n’est pas le seul discours ou seule attitude possibles face au monde, le risque inverse est le relativisme qui voudrait faire de la science un discours parmi d’autres au sens où certains voudraient par exemple que le créationnisme (ou plus exactement le fixisme) soit enseigné au même titre que la théorie de l’évolution. Là encore, la nécessaire réaffirmation de la supériorité de la science dans son ordre propre peut également entraîner des réactions antireligieuses au nom de la lutte contre l’obscurantisme. Le médecin, quant à lui, doit maintenant faire face aux droits des malades, à leur droit à l’information, à leur nécessaire consentement et parfois à une judiciarisation qui l’entraîne à payer de lourdes assurances pour faire face aux procès qu’on lui intente désormais quand les résultats de la médecine ne sont pas à la hauteur de ce que le patient attendait. Quant à l’homme politique « professionnel », son honnêteté et son efficacité sont a priori suspectées, l’esprit moderne et les moyens modernes d’investigation et d’information ont mis le mécanisme du cynisme à nu, Machiavel est presque devenu un enfant de chœur par rapport à l’homme de la rue d’aujourd’hui. Le rejet de la politique est donc devenu une maladie chronique des démocraties en même temps que se fait jour de plus en plus fortement une demande de politique « autrement » et de citoyenneté.

– On pourrait se demander ce que la question de l’État-nation vient faire par rapport à celle de la sécularisation. En fait la montée en puissance des État-nations et l’émergence du monde post Westphalien au milieu du XVIIème siècle peuvent être considérées comme une sécularisation, c’est-à-dire un transfert de sacralité de la sphère ecclésiale vers la sphère étatique. Avec la construction européenne, nous sommes donc devant une nouveauté qui reste à penser et à faire. J-M. Ferry prend la mesure de cette nouveauté et pousse très loin l’analyse de « l’État européen », en amont et en aval de celui-ci. En amont, car l’État souverain classique caractérisé par l’exercice des droits régaliens, lui paraît comme une phase transitoire compensant le retrait du religieux pour un temps, mais qui disparaîtra à terme. Ce que l’on appelle « la mort de Dieu » est plutôt une mort de l’État selon lui, puisqu’il était fondé sur un motif théologico-politique résiduel mais toujours vivace derrière lequel se tient l’imaginaire du corps moral, social, national, réclamant une substance auto-consistante dont on voit mal comment y pourvoirait la construction européenne, dépourvue qu’elle est de toute symbolique comparable à la mystique unitaire de l’État national. C’est justement ce déficit symbolique et mystique qui est cruellement ressenti et d’autant plus que la concurrence de pays émergents à la main d’œuvre peu chère détériore la situation de l’emploi dans un pays comme la France. Or, notre pays est le type même de l’État-nation où l’État a forgé la nation, or, l’État comme la nation, se voient aujourd’hui déstabilisés. L’État a du s’y affirmer au-dessus des confessions religieuses. L’Édit de Nantes fut sans doute un moment clé de cette affirmation. La tolérance dont le « parti protestant » a pu profiter à cette époque doit être prise dans son sens le plus restrictif et la révocation ultérieure montra d’ailleurs à quel point le catholicisme restait la religion exclusive de l’État et prétendait l’être de la société dans son ensemble. Toutefois cet Édit fut bien l’occasion d’une prééminence de l’autorité politique sur les autorités religieuses et une marche vers la doctrine de la royauté absolue de droit divin qui, contrairement à ce que l’on croit d’habitude, est une idéologie d’autolégitimation du pouvoir qui subordonne ainsi l’onction religieuse à l’affirmation de la puissance royale. La France a donc connu d’atroces guerres de religion dans son histoire, ce qui explique en partie son « culte de l’État » au-dessus des religions, et voilà qu’à nouveau on tue de par le monde au nom de Dieu, voilà qui jette une ombre menaçante sur le fait religieux. Notre pays a connu « la guerre des deux France » (la catholique et la laïque), aujourd’hui dépassée et voilà que des revendications religieuses identitaires se font plus pressantes et rendent crédible, selon certains, le spectre du « communautarisme ». Ce que la France vit sous la forme de la montée de l’abstentionnisme, d’une défiance générale à l’égard des élites et de tout ce qui vient des institutions européennes, la plupart des autres pays européens le vivent aussi. Les nations ont engendré le nationalisme et l’histoire du vingtième siècle est celle d’un suicide européen par la guerre, mais les nations ne veulent pas mourir : voilà la situation fort délicate devant laquelle nous sommes.

– Si une société n’est ni entièrement naturelle, ni entièrement artificielle, ni une famille ni une agrégation d’individus pour reprendre la manière qu’a Aristote d’aborder la question politique, se pose donc à nouveaux frais aujourd’hui l’art de faire de l’un avec du multiple c’est-à-dire avoir une vie sociale et politique digne de ce nom en régime de pluralisme religieux et convictionnel. Quant à la nation, les accents de Renan faisant de la nation un choix permanent de la part de ceux qui ont partagé des souffrances communes, ne vont plus du tout de soi. La France était un pays catholique qui ne pratiquait plus guère, mais elle gardait une certaine unité culturelle d’origine. Bon nombre de Français n’ont plus aucun lien avec une Église quelconque, tandis que la présence nouvelle d’autres personnes aux origines culturelles et religieuses diverses pose des problèmes inédits qui ne sont pas sans rapport avec le passé colonial de la France. C’est donc ce contexte qui rend compte de certains raidissements « républicains » et du désir de réaffirmer une laïcité peu accommodante à la diversité des options religieuses au point de vouloir étendre le droit de la laïcité à des structures privées, qu’elles soient commerciales ou associatives. C’est aussi ce contexte qui explique la réalité d’une demande de morale commune, de valeurs partagées etc.

Synthèse

Comment maintenant comprendre de la manière la plus synthétique ce qui, selon nous, constitue à la fois l’archéologie et le soubassement des « problèmes et enjeux de la laïcité française aujourd’hui » ? Nous avons présenté une tension de principe entre la liberté et la loi ; deux bouleversements anthropologiques fondamentaux, la fin de la vie rurale et l’émancipation des femmes ; enfin trois conséquences de l’hyper sécularisation, une demande d’autorité, le réveil des nations et le besoin d’un cadre moral commun pour vivre ensemble.

Il apparaît assez clairement, en première analyse au moins, que nous sommes en présence d’une peur de dislocation du corps social et politique. Le droit de la famille a déconstruit en 50 ans un univers qui nous venait directement de l’antiquité grecque et romaine. L’exaltation patriotique était à son sommet en 1914, mais sous le triomphe de 1918 perce le désespoir et le nihilisme face à la violence démesurée de la guerre moderne ; 1940, 1954 et 1962 n’ont fait qu’ajouter au doute. La France était catholique, aujourd’hui les catholiques pratiquants sont une petite minorité. La puissance de l’État est érodée etc. Ce qui semblait un, serait en train de devenir multiple, au sens où la mort du corps biologique entraîne la corruption et la dissociation de toutes les parties par rapport au tout.

A ce point de notre analyse il convient de redoubler de vigilance car il y a sans doute une grave illusion à croire que le monde contemporain en général et la France contemporaine en particulier se comprennent comme étant pris dans une sorte d’explosion de pluralisme. Prenons l’exemple des langues : plus se développent les échanges économiques, les voies de communication, les transports de masse, les technologies de l’information et de la communication et plus leur nombre diminue par une sorte de « struggle for life » et de « survival of the fitest ». Il en va en fait de même pour les cultures. Le pluralisme nouveau qui nous frappe dans nos villes (couleurs de peau, habillement, restauration etc.) ne doit pas nous masquer que nous vivons sans doute une prodigieuse uniformisation des comportements et des valeurs au niveau mondial. Cette uniformisation se fait à marche forcée par la technique, l’économie et le droit. La rapidité de ce processus, sa violence aussi, quels que soient ses bénéfices réels, entraînent une foule de réactions complexes qui risquent de nous masquer le phénomène global. Pensons au cas de l’Iran. La modernisation, l’américanisation (mais non la démocratisation) de ce pays et de ses élites entreprises sous le Shah durant les années 60 et 70 a entraîné un blocage de cette société. Prenons une métaphore technique simple : lorsque vous déroulez doucement votre ceinture de sécurité elle ne résiste pas, si vous tirez sur elle vigoureusement, elle se bloque. C’est cela que manifeste la révolution iranienne de 1979. Quand le régime « islamique » de ce pays tombera, ce qui arrivera tôt ou tard, en espérant surtout que l’on évite la catastrophe d’un conflit armé avec Israël, que pourrons-nous constater ? Un pays qui s’est fortement sécularisé sous la République islamique ! Cela ne justifiera pas d’oublier la violence de ce régime mais permettra de relativiser les oppositions trop simples. La jeunesse iranienne actuelle est sans doute infiniment plus américanisée dans ses comportements (plus ou moins dissimulés) qu’elle ne l’était en 1979. Plus de la moitié des étudiants iraniens sont aujourd’hui des iraniennes qui s’émanciperont tôt ou tard d’un certain type de machisme monothéiste, et enverront, pour certaines en tous les cas, promener leur voile obligatoire qui a provisoirement masqué leurs conquêtes.

Ce qui fait donc problème c’est plutôt le caractère unidimensionnel de la réponse à la question de l’être, à la question de la vérité. Seul ce qui existe matériellement est. Seul ce qui permet de travailler sur ce qui est, en vue d’obtenir des résultats techniques ou économiques, est vrai. Les nouveaux conflits religieux, la vaste « recomposition du religieux » dans le monde (plutôt qu’un « retour du religieux » qui ne revient jamais au même) qui ont obligé tout le monde à revoir sa copie triomphante sur la disparition du religieux pour cause de modernité, tout cela ne doit pas nous occulter le triomphe de la technique et du capitalisme financier. Il ne sert à rien de se lamenter seulement et de faire des imprécations contre cette immense monoculture du tout-technique et du divin marché. Par contre, quand l’air deviendra irrespirable, y compris pour les riches, quand le désir exponentiel de consommation ne pourra plus être satisfait et que les tensions Nord-Sud ou riches-pauvres seront trop fortes, il faudra bien trouver activement d’autres modes de relation au monde et aux autres.

Le point commun générateur de toutes les inquiétudes contemporaines est l’hybris, la démesure de l’individu ou celle d’une humanité animée par une volonté de puissance sans autre finalité qu’elle-même. Pourquoi se soumettre à la loi, comment la faire aimer ? La nature jouait comme une norme dans la vie rurale comme dans la différence des sexes. Une société peut-elle éduquer ses enfants et vivre sans reconnaître aucune forme d’autorité incontestable ? Peut-on vivre sans appartenance communautaire, sans démarcation entre « eux » et « nous », peut-il y avoir une altérité quelconque s’il n’y a pas d’identité, peut-il y avoir une hospitalité s’il n’y a pas d’étrangers ? Comment faire société sans une similitude minimale de mœurs, sans une morale commune ? Comment respecter la nature sans pour autant s’y soumettre ? Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume : le rouleau compresseur de la globalisation technique et économique et les spasmes du vieux monde sous forme de fondamentalismes religieux essentiellement préoccupés par la soumission brutale de l’individu au groupe et de la femme à l’homme.

Le protestantisme a été à la source (avec d’autres phénomènes) de la modernité avec sa conception « désenchantée du monde », sa conception désacralisée de la nature et de l’Église etc. Mais peut-être peut-on aussi y trouver l’antidote, non pas un moyen d’on ne sait quel retour en arrière, mais une façon de dépasser les contradictions de notre situation, non pas une manière de réenchanter le monde, mais une manière de réenchanter les cœurs et donc notre relation au monde et aux autres.

Quelles solutions ?

Il ne s’agit nullement de « solutions protestantes » qui ne seraient admissibles que par des protestants et valables que pour des protestants. Bien au contraire ; la position de minorité donne une mémoire et une sensibilité qui dispose à comprendre d’autres minorités ; la pluralité protestante théologique et ecclésiologique fournit une expérience de gouvernement de soi qui ne la perçoit pas, à condition de rester dans certaines limites, comme une malédiction ; la modernité de l’individu émancipé n’est pas pour eux synonyme de vie sans foi ni loi.

Dépasser les postures complaisantes à l’égard de soi

Si nous pensons d’une manière très classique qu’une minorité anciennement persécutée (c’est à dire un peu traumatisée mais pas trop, ce qui aide à garder son calme) peut être l’avocate de nouvelles minorités, ce n’est pas au prix d’une absence de pensée et de responsabilité politique. On n’est jamais si apte à toiser crânement les dragons du roi que lorsqu’il n’y a plus de dragons, il n’y a jamais tant de résistants qu’après la guerre. On préfère toujours les bénéfices d’une réputation de courage que les risques réels du courage. On trouvera toujours plus de clients pour défiler dans les rues des démocraties occidentales pour dénoncer l’État policier que de volontaires pour aller parler de Jésus-Christ dans des pays où le christianisme est interdit.

La Réforme a incité chacun à lire et à s’instruire ; les protestants français se firent les champions de la liberté de conscience ; ils conjuguèrent sans trop de difficultés foi et Lumières, ce qui est plus courant en Allemagne qu’en France ; ils furent au dix-neuvième siècle des militants de l’école et de la laïcité libérale ; il est généralement admis que les protestants ont une mémoire, une culture qui les rendirent dans des proportions plus importantes que d’autres communautés plus aptes à protéger les juifs au temps de leurs persécutions au vingtième siècle. Voilà des lieux communs qui font un peu « légende dorée » mais qui sont, dans les grandes lignes, vrais, voilà de quoi méditer en effet, voilà de quoi nous inspirer pour longtemps et en profondeur. Mais le danger n’est pas mince de se sentir membre du parti du bien et du progrès contre le parti du mal et de la sclérose, cela évite la peine de penser la spécificité inédite des temps présents, cela risque d’entraîner à prendre vaillamment parti dans des combats qui sont ceux du passé plutôt que ceux d’aujourd’hui. Plus exactement, il est très difficile de ne pas céder à la tentation de plaquer mécaniquement sur les problèmes contemporains des analogies commodes avec ceux du passé sur lesquels, grâce au recul dont nous bénéficions sur eux, nous avons une beaucoup plus grande clairvoyance.

L’incontournable question de l’islam

La question de la laïcité aujourd’hui est bien celle qui consiste à savoir comment trouver une citoyenneté commune non plus seulement entre croyants catholiques, protestants et juifs, ainsi qu’entre croyants et non-croyants, mais en composant avec une pluralité religieuse de plus en plus à l’échelle du monde. Au fur et à mesure que le grand scénario de la modernité se défait ou se relativise tout au moins, se démythologise lui aussi, c’est un tout autre paysage qui apparaît. Ce scénario voulait que les religions soient comme les formes archaïques de la science et de la technique, si bien que le développement des dernières entraînerait la disparition des premières. Si le moteur du désenchantement et de l’émancipation est aussi (pas seulement bien sûr) de nature religieuse comme le pense Max Weber et à sa suite Marcel Gauchet, nos modernes incroyants sont plutôt des incroyants judéo-chrétiens dont les racines religieuses étaient encore vivantes durant les deux derniers siècles. Voilà donc la « nouveauté nouvelle », oserions-nous dire : l’hypersécularisation a produit non pas des incroyants, des « athées pratiquants » à l’ancienne, connaissant leur catéchisme par cœur, « bouffant du curé » et pleins de foi envers la science et le socialisme, mais des indifférents incultes sur le plan religieux, ou des personnes ne sachant plus trop quelles sont leurs convictions et qui sont peut-être prêts à croire « en autre chose ». Mais face à cette population plutôt informe sur le plan religieux et idéologique, se trouvent désormais des religions qui n’étaient guère présentes sur le sol français (métropolitain en tous les cas, si on songe au temps de l’Algérie « département français ») : religions asiatiques et surtout l’islam. L’impact à long terme dans le paysage européen de religions non « personnalistes » comme le bouddhisme est une question absolument passionnante mais qui n’a guère d’incidence, en tous les cas pour le moment, sur la pratique de notre laïcité. Il en va tout autrement pour l’islam : faut-il accepter des jeunes filles voilées à l’école, peut-on contester telle partie du programme scolaire ou telle matière au nom de convictions religieuses (ce qui n’est pas le monopole de l’islam !), peut-on tolérer des femmes dont on ne voit pas le visage dans la rue, jusqu’à quel point peut-on tolérer des absences à l’école ou au travail pour cause de fêtes ou de jeûne, peut-on instituer des moments non mixtes dans une piscine publique, peut-on exiger une alimentation « halal » dans une restauration collective publique, peut-on faire des prières collectives dans la cour de promenade d’une prison, peut-on refuser les soins d’un médecin dans un hôpital parce qu’il est de sexe masculin etc. ? Sans exagérer le nombre et l’importance de ce type de revendications, elles existent. Il faut ajouter à cela que nous sommes dans une situation fort inconfortable qui rend la sérénité des débats quasiment impossible. En effet, eu égard à l’histoire de l’immigration en France, les musulmans sont surtout présents dans les zones industrielles et au fur et à mesure que cette immigration le plus souvent peu qualifiée est devenue d’installation et non plus de travail, on a constaté un phénomène de séparatisme dans nos banlieues, immédiatement quittées par les européens dès qu’ils le pouvaient. On peut donner des interprétations diamétralement opposées de ce phénomène : les uns y verront un effet du racisme, de la discrimination que subissent ces populations, de l’absence de politiques publiques généreuses et vigoureuses en leur faveur ; les autres y verront la preuve d’une incompatibilité entre des cultures trop différentes. Malheureusement ce phénomène existe et rend a priori caduc tout discours généralisateur sur l’importance de la présence de l’islam en France et sur ces effets « communautaristes ». On risque de tomber soit dans l’alarmisme non fondé qui fait monter les tensions alors que la très grande majorité des villes, des établissements scolaires, des hôpitaux, vivent tranquillement ; soit on passe sous silence des situations où des minorités musulmanes intolérantes prennent l’ascendant sur des populations démunies qui sont musulmanes à une écrasante majorité dans certains quartiers.

Il faut pourtant essayer d’aborder cette question de la manière la plus loyale et la plus explicite car elle est en train de gangréner la vie intellectuelle et politique française. Cette situation a des racines lointaines et profondes, en lien avec un passé chargé. N’oublions pas que du temps de l’Algérie française, les non européens étaient assignés à résidence identitaire religieuse comme « musulmans ». Pour toutes ces raisons il est encore difficile de poser en France la question de l’islam en tant que telle sans qu’aussitôt certains la récusent, la disqualifient car ce serait une preuve de discrimination, d’essentialisation etc. Il me semble qu’il y a deux formes de matérialisme qui font converger leurs forces pour empêcher de seulement poser la question et qu’il y a ensuite deux attitudes, également funestes, de complaisance et de rigidité laïciste à l’égard de l’islam.

Voyons ce que j’appelle la convergence des deux matérialismes. Le premier ne se revendique pas comme tel, il est plutôt l’idéologie sous-jacente de l’économisme, il ne s’embarrasse pas de grands discours et méprise implicitement voire explicitement la dimension symbolique de l’existence, on pourrait le qualifier grossièrement de « capitaliste » sinon de droite. Le second, de gauche, représente la survie éternelle du marxisme dans les milieux intellectuels français. Dans les deux cas, la religion est une question seconde voire secondaire. Pour les premiers les hommes sont des producteurs consommateurs qui cherchent rationnellement à maximiser leurs intérêts, le travail et la main-d’œuvre sont des marchandises qui obéissent aux lois du marché, les frontières sont des archaïsmes à dépasser, une immigration massive est la bienvenue quand l’économie en a besoin, surtout s’il s’agit d’accomplir des travaux pénibles et que l’abondance de candidats fait baisser le coût de cette main-d’œuvre. Pour les seconds, la question religieuse masque les vrais enjeux économiques et sociaux et « l’islamophobie » est le nouveau masque de la guerre qui est faite aux classes laborieuses et dangereuses et non parce qu’il s’agirait de musulmans. Les uns comme les autres se trouvèrent fort étonnés de se trouver devant le fait que « l’homo économicus » de l’immigration s’affirme bien souvent comme « homo islamicus », pour reprendre cette formule qu’affectionne Ghaleb Bencheikh. Pour les premiers il faut dédramatiser une situation qui s’arrangera dès que la croissance reviendra, que le chômage baissera et que les opinions religieuses des uns et des autres retomberont dans leur vie privée et leur insignifiance politique ; pour les seconds la lutte des classes continue avec d’autres mots et par d’autres moyens qu’au temps du « socialisme scientifique » arrogant. Il est intéressant de voir comment, à gauche, le logiciel de la religion « opium du peuple » a fait place à celui de la « vitamine du pauvre » selon l’excellente expression de Régis Debray. On pourrait encore nuancer entre ceux qui composent stratégiquement avec une idéologie religieuse qui devrait céder le pas au fur et à mesure que les luttes sociales permettront de sortir de l’aliénation (ce qui suppose tout de même une bonne dose de condescendance à l’égard des « aliénés religieux ») et ceux qui, à l’extrême, comme le fameux terroriste Carlos, trouvent que, tout compte fait, l’islamisme prend fort bien le relais du communisme dans la lutte contre l’impérialisme américain et le sionisme. Ce dernier point de vue ne pouvant que laisser pensif quelqu’un comme moi qui a eu l’occasion rare de s’entretenir avec cet homme d’ailleurs fort intelligent en 2011, lors d’une enquête sur la religion en prison. Pour conclure sur ces deux « matérialismes », il faut reconnaître que leur convergence objective est extraordinairement puissante, de telle sorte qu’elle empêche depuis de nombreuses années de traiter calmement comme une vraie question le rapport entre islam et laïcité en France, et non pas comme une mauvaise ou une fausse question inspirée par une islamophobie rampante ou déclarée.

Mais comme les faits religieux sont tout aussi têtus que les autres sinon plus et que la question de l’islam ne se dissipe pas comme par enchantement avec le temps, voyons maintenant, pour compléter notre tableau, les deux attitudes opposées qu’elle suscite, toutes deux insatisfaisantes à mes yeux.

– Je qualifierai la première de complaisante, elle prolonge ce que nous avons appelé le « matérialisme intellectuel », elle se revendique nettement de gauche. Comme nous l’avons vu plus haut, cette attitude se caractérisa d’abord par le refus obstiné de voir le moindre problème éventuel dans le fait de voir s’installer en France des personnes issus de pays où la religion musulmane est religion d’État de longue date et imprègne les mœurs en profondeur. Le simple fait de se poser la question était une preuve évidente de racisme, de xénophobie délirante etc. Le raisonnement implacable, d’une rigueur historique et anthropologique impeccable tombait régulièrement : les Italiens, les Polonais, les Espagnols et les Portugais ont fait l’objet de rejet par le passé en France avant de passer inaperçus en tant que tels, il en sera de même de l’immigration d’origine musulmane dans peu de temps. Au lieu d’une disparition par intégration des musulmans de France, on assista au contraire à leur apparition en tant que tels à partir des années 1980. Cette période est fondamentale car elle est celle de la sortie du vingtième siècle, marqué par la guerre froide et l’existence du bloc soviétique. Le religieux s’affirme partout dans le monde comme une force politique inattendue. En France, l’affaire « des voiles à l’école » fait grand bruit à partir de 1989. Depuis ce temps, il semble que nous soyons tombés dans une sorte de piège infernal dont les quatre ingrédients principaux sont une économie atone générant un chômage élevé endémique qui entretient une délinquance où les hommes d’origine magrébine et subsaharienne sont surreprésentés, un contexte international agité au cours duquel la France intervient militairement où elle a face à elle (mais aussi avec elle !) des musulmans (Afghanistan, Lybie, Mali, Centrafrique), des revendications identitaires à tonalité religieuse se manifestent dans les services publics ou dans les entreprises et enfin, la montée en puissance du Front National. On pourrait ajouter à tout cela le traumatisme récent de « djihadistes » de nationalité française partant pour la Syrie. Il s’agit en effet d’un piège infernal, car dénoncer les excès ou les violences faits au nom de l’islam – ce qui est un devoir élémentaire – semble condamner l’islam en général et tous les musulmans avec, cela semble aussi être une prise de position « faisant le jeu » du Front National.

– La deuxième attitude est celle d’un laïcisme entreprenant qui oublie l’esprit de la laïcité. Elle consiste largement à confondre l’État et la société et voudrait soumettre l’ensemble des citoyens à la stricte neutralité confessionnelle d’un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions. Seraient concernés les employés des entreprises et des associations privées, les personnes qui gardent des enfants à domicile, bientôt les passants dans la rue qui devront se dépêcher de rentrer chez eux pour arborer des signes et tenir des propos de nature également et scandaleusement religieux. Peut-être faudra-t-il masquer un jour par des échafaudages les édifices religieux qui, par leur seule visibilité dans l’espace public, sont des manifestations d’un prosélytisme dangereux… Cette réaction « laïciste » a quelque chose de courageux dans la mesure où elle fait face, au lieu de vouloir enterrer les problèmes en s’imaginant qu’ils disparaîtront un jour de ce fait même. Mais qui ne voit qu’elle est à la fois désespérée et désespérante ? Désespérée car elle transforme de fait la laïcité en système d’interdiction, alors qu’elle est fondamentalement permission (mais non permissivité), car elle n’a souvent à opposer à un islam rétrograde que des incantations républicaines qui ne parlent qu’à ceux qui les émettent et non à ceux auxquelles elles sont destinées. Désespérante, car on se dit que la réalité d’un certain camp laïque coïncide assez bien – malgré toutes les protestations et déclarations purement rhétoriques – avec une mentalité antireligieuse et qu’on a cru à tort avoir dépassé le conflit des deux France par la laïcité (qui n’est pas un des termes du conflit mais sa solution !) alors que revient le conflit entre le camp laïque et la religion mais qui est cette fois l’islam et non plus le catholicisme.

Le cas de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école

Alors, quelles réponses aux questions de laïcité à partir de mon « regard protestant » ? On sera peut-être déçu de ne pas y avoir trouvé le catalogue des prises de position sur l’ensemble des tracas que rencontre l’application du principe de laïcité dans la vie sociale. Je ne veux pas non plus me dérober par rapport à un certain nombre de questions précises.

Que penser de la fameuse loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école, puisqu’elle a littéralement hystérisé le débat français ? Elle n’a pas déclenché une désertion massive par certaines jeunes filles musulmanes de l’école publique et elle est respectée sans trop de difficultés, contrairement à ce que prétendaient les adversaires de cette loi. Mais a-t-elle atteint ses objectifs ? Si l’on en croit la circulaire d’application de la loi, il s’agit d’interdire tous les signes possibles qui pourraient, à l’avenir, rendre visuellement identifiable sur le plan religieux un élève. Il est bien connu que dans les établissements où il y a une forte proportion d’élèves musulmanes (ou se revendiquant comme telles, même si c’est en désaccord avec leurs parents, même si cela ne correspond en rien à une connaissance approfondie de l’islam, peu importe), il leur est très commode de se faire « voir » et reconnaître comme telles par des gants, des jupes longues ou « abayas », des bandeaux étrangement larges etc. Viendraient aussi de la part des garçons cette fois, le port de la djellaba le vendredi ou encore une certaine manière de tailler sa barbe… On voit bien que la chasse aux signes est destinée à être ouverte jusqu’à la fin des temps et nous mettra rapidement dans une impasse. La loi de 2004 a eu ceci de positif d’indiquer une certaine réactivité de l’école française, compte tenu de son histoire et de son rôle si particulier dans la construction de l’éthos politique républicain et laïque. Si toutes les jeunes filles voulant porter un voile le font pour mille raisons n’ayant souvent qu’un rapport assez lâche avec la force de convictions religieuses, il est par contre très certain que les musulmans fermés y sont tous très attachés (ce qui ne veut pas dire non plus que tous les musulmans qui préfèrent que leur femme, leur sœur ou leur fille soient voilées sont tous de dangereux terroristes potentiels !) et y voient un symbole fondamental et la mesure par excellence de leur influence sur la population musulmane. D’un point de vue strictement religieux, il n’est pas d’école juridique musulmane, malgré leur diversité et jusqu’à maintenant en tous les cas, qui autorise une femme musulmane à se marier à un non musulman. L’enjeu est donc capital (même s’il échappe le plus souvent à la conscience des acteurs, la violence des débats à ce sujet montre à quel point il est perçu, même obscurément) : il s’agit de contrôler la sexualité des femmes par l’affichage de leur appartenance à l’islam et donc l’avenir et l’étanchéité de la communauté en tant que telle. Mais rien là de très nouveau ! Les anthropologues du religieux nous apprennent que c’est le propre des religions que de ne pas plaisanter avec le mariage et donc la filiation et donc la transmission de l’identité religieuse. On oublie bien vite que jusque dans les années 1950, un mariage mixte entre protestants et catholiques pratiquants était un drame, ou en tous les cas entraînait de sérieuses difficultés ! Nos appartenances religieuses modernes, quand elles existent, sont en fait « sorties de la religion » comme système social structurant et contraignant. Nous n’en finissons pas de découvrir éberlués que l’islam est encore une religion au sens traditionnel, quand bien même il est lui aussi soumis à une formidable logique de sécularisation et d’adaptation à marche forcée à la modernité. Ses manifestations identitaires contemporaines sont à la fois des expressions de cette adaptation et de refus de cette adaptation. Il eut été sans doute plus clair de situer cette loi sur un autre terrain que celui de la laïcité, mais bien sur celui de l’égalité homme-femme. Quoi qu’il en soit, l’essentiel se trouve dans les comportements, dans le niveau d’éducation, dans ce qui se passe dans les têtes plutôt que sur les têtes. L’enjeu est bien l’intégration des individus – hommes et femmes – musulmans à une communauté éthique et politique. Mais cela n’est possible que parce que la communauté religieuse aura accepté de desserrer son étau de contrôle sur eux. Prenons l’exemple de la communauté juive. Ceux qui sont très orthodoxes et très observant tiennent à se tenir loin des autres mais sont une infime minorité et comptent bien le rester. D’autres, revendiquant une identité juive qui est plus culturelle que religieuse, n’observent pas des règles alimentaires strictes et acceptent de se marier avec des non juifs. Les enjeux sont très différents pour l’islam dans la mesure où c’est une religion de masse (on pourra toujours entonner le thème de la diversité des islams, le nombre de musulmans dans le monde n’a pas de commune mesure avec le nombre de juifs dans le monde) très prosélyte. Ou bien les tendances réformistes et libérales de l’islam finissent par l’emporter à long terme, ou bien ce sont les tendances identitaires qui l’emportent et alors les tensions ne feront que croître. Dans le premier cas l’islam deviendra une ressource spirituelle, culturelle, artistique, une contribution à la vie démocratique des individus reliés à des communautés poreuses ; dans le deuxième cas il prétendra régénérer « l’Occident décadent » qui s’effondre de l’intérieur en le convertissant, mais il suscitera en fait un réveil identitaire occidental contre lui.

La loi de 2004 appartient déjà au passé, elle est révélatrice de notre histoire, de notre culture scolaire républicaine. Il ne sert à rien cependant de se lancer dans une inflation de nouvelles interdictions en la matière. Il est essentiel par contre de présenter un cadre politique intangible dans lequel les options religieuses sont des libertés et des ressources précieuses sans pour autant couper les individus les uns des autres. De la même manière, la question de l’alimentation doit être considérée avec le plus grand sérieux. Manger ensemble est beaucoup plus que s’alimenter ensemble, c’est le symbole par excellence de la convivialité. Respecter certains interdits alimentaires comme celui du porc est de l’ordre de la plus élémentaire politesse à l’égard de ceux qui le respectent. Par contre, organiser dans le cadre de restaurations collectives publiques, la possibilité de menus « religieux » me semble être un engrenage extrêmement dangereux. Outre qu’il n’y a là, compte tenu de facteurs démographiques évidents pour ce qui concerne l’alimentation « halal », sans doute plus d’intérêts économiques que de piété, il y a surtout là un facteur de division important que nous avons d’ailleurs constaté régulièrement en situation de formation auprès de fonctionnaires. Même si la formule « manger ensemble mais par forcément la même chose » est inventive, elle est pratiquement intenable, au moins dans des structures éducatives.

Réponses protestantes

Nous devons maintenant nous poser la question de savoir si le protestantisme a des solutions à proposer face à la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis de l’islam. Je vais essayer de montrer que la réponse à cette question peut être affirmative, même si la tâche est encore largement devant nous. Le protestantisme, avant d’être un courant du christianisme avec son propre système ecclésial, a été une sorte d’insurrection intellectuelle qui consiste à vouloir lire, savoir, réfléchir par soi-même. Si les protestants sont des adeptes de la lecture, de la réflexion personnelle et de la prière, ils devraient avoir de nombreux débats avec les musulmans. Il ne suffit pas de dire qu’il faut protéger les musulmans parce qu’ils sont une minorité religieuse et que nous sommes une minorité religieuse qui fut longtemps persécutée. Il faut travailler, et c’est une toute autre affaire ! Y a-t-il une islamologie protestante en France ? Plus exactement, existe-t-il beaucoup d’islamologues protestants ? Il est très surprenant que les champions de la lecture historico-critique de la Bible soient d’une discrétion exemplaire quant à la question de savoir le statut qu’ils accordent au Coran, ou à la façon qu’ils ont de le lire eux-mêmes. On ne peut pas tout savoir et nos ressources humaines ne sont vraiment pas importantes numériquement parlant. Des efforts existent bien sûr, à la faculté de théologie de Strasbourg ou à L’institut protestant de théologie. Des cours d’initiation à l’arabe du Coran ne devraient-ils pas être plus souvent proposés dans le cadre de ces études ? A moyen et long terme, compte tenu des enjeux historiques qui sont les nôtres, ne faudrait-il pas encourager et former des islamologues qui pourront eux-mêmes donner un jour une formation solide en la matière à nos futurs pasteurs et à tout « honnête homme » protestant ? Nous savons très bien que ces questions sont « sensibles » aujourd’hui, mais l’accès à l’Écriture hors de la tutelle magistérielle de l’Église ne l’était-elle pas jadis ? Comment nier que le texte du Coran soit exceptionnel du point de vue de la langue arabe, qu’il est le soutien de la vie spirituelle et religieuse de tant d’êtres humains depuis de nombreux siècles ? Et pourtant, comment accepter que l’on puisse croire, du point de vue de la foi protestante aussi bien que scientifique, qu’il soit le texte même de Dieu ? L’islam n’entrera-t-il pas inévitablement dans une nouvelle phase de rapport à soi et à son propre Texte, maintenant qu’il vit dans des pays où il n’est plus sous la tutelle « d’États musulmans » et compte tenu du développement des sciences des religions ? L’esprit protestant, toujours fidèle aux textes mais n’abdiquant jamais du point de vue de la pensée critique et des exigences scientifiques, n’a-t-il pas un rôle à jouer auprès des musulmans ? Questions immenses qu’on ne pourra pas différer indéfiniment.

Il existe au sein de la Fédération Protestante de France une commission des relations avec l’islam, présidée par le pasteur Anne Thöni de l’Armée du Salut. Ce groupe, dont je fais partie, a rendu un travail qui sera prochainement publié. Plutôt que de vastes considérations sur le dialogue interreligieux, nous nous sommes donnés comme tâche de produire un document à destination des pasteurs (et de tous bien sûr !) pour aborder une question pratique : Quel accueil pour les couples protestants-musulmans dans nos Églises ? Notre propos ne s’intéresse donc qu’à des couples qui feraient une démarche vers nos Églises, que ce soit pour y recevoir une bénédiction pour leur mariage ou simplement les fréquenter. Mais l’un des deux dans le couple, homme ou femme, est musulman. On peut être aussi protestant et avoir des origines musulmanes, cette question est également envisagée car on aurait tort de négliger les questions culturelles au profit des seules professions de foi. Je pense que cette nouvelle mixité religieuse prendra de l’importance avec le temps et jouera un grand rôle dans notre capacité à bien vivre dans le contexte social et religieux contemporain. Je me contenterai de donner un extrait de notre préambule, sans dévoiler le contenu du texte à paraître : « A qui ce document s’adresse-t-il ? A toute personne de bonne volonté bien entendu, mais surtout à nos pasteurs et à tous ceux qui ont le souci de l’accueil de nouveaux venus dans nos Églises. Il s’adresse aussi à ces couples et peut-être même à tous les couples qui pourront tirer profit d’une réflexion sur l’altérité. La démarche retenue veut éviter deux postures : une sorte de syncrétisme naïf et le rejet abrupt. Elle consistera à regarder la réalité des faits avec lucidité, modestie et à affronter les difficultés dans l’espoir de les dépasser. C’est ainsi que nos deux premières parties entendent cerner les réalités sociologiques, psychologiques et religieuses qui sous-tendent notre question ; les deux suivantes proposent une attitude et donnent des exemples de réponses possibles. En annexe, nous suggérons quelques textes qui peuvent accompagner des cérémonies de mariage et une synthèse sur les conséquences du principe de laïcité sur le droit du mariage et de la famille. Ce livret a pour but de faciliter le dialogue interculturel et spirituel, tout particulièrement dans la perspective de l’accueil, de l’accompagnement et,- si la demande en est faite et que le pasteur y consent-, de la préparation au mariage de couples mixtes protestants/musulmans. La commission est bien consciente que les pratiques de l’accueil ne sont pas les mêmes dans les différentes traditions protestantes et à l’intérieur même de ces traditions et qu’elles sont en évolution. L’ambition simple de ce travail est d’ouvrir des perspectives de réponses pratiques à ces couples qui viennent ou qui viendraient, sans pour autant négliger la profondeur et la difficulté des questions posées. ».

Si les protestants ont un regard spécifique à porter sur la laïcité et contribuer en tant que tels à relever les nouveaux défis auxquels elle est confrontée, ces défis doivent justement être relevés en grande partie d’une manière laïque par des politiques publiques et concernent tous les citoyens quelles que soient leurs appartenances ou non appartenances confessionnelles. Voyons donc maintenant ces politiques publiques.

Trois politiques publiques en matière de laïcité

Ces politiques n’ont donc aucun caractère « protestant » en elles-mêmes. Non seulement cela ne me gêne pas, mais j’irai jusqu’à dire que ma conception du protestantisme fait que je m’y sens plus à l’aise encore que dans un contexte ecclésial et je me retrouve tout à fait dans cette citation de Ricoeur : « Promouvoir la laïcité, c’est d’abord pour le chrétien travailler au bien commun de la Cité telle qu’elle est ; c’est ensuite accéder à un christianisme plus authentique, plus risqué, plus mêlé aux hommes et aux valeurs des hommes de ce temps ». Ici comme ailleurs, j’ai tendance à penser que l’éducation est la solution par excellence des problèmes sociétaux. Malheureusement, nous savons tous que cette solution a l’inconvénient d’être une tâche infinie, complexe, exigeante en ressources humaines qualifiées et donc coûteuse en temps, en énergie et en argent. A ceux qui s’en plaignent, il faudra toujours leur répondre à l’instar du Président américain Abraham Lincoln : « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez donc l’ignorance ! ».

Les trois politiques publiques qui me semblent prioritaires sont l’enseignement des faits religieux à l’école, la formation sur la laïcité à destination de tous les fonctionnaires et même désormais à destination des personnels d’entreprises et la formation des cadres religieux.

– L’enseignement des faits religieux n’est pas un enseignement religieux, il consiste à rendre accessible aux élèves la somme considérable de connaissances peu à peu construites en histoire, en histoire de l’art, en anthropologie, en sociologie, en philologie, en philosophie… , dans toutes les disciplines qui croisent d’une manière ou d’une autre les faits religieux et constituent ainsi les « sciences des religions » pour employer le vocable qui a cours aujourd’hui. En France, il ne s’agit pas d’enseigner une de ces disciplines en tant que telle ou une discipline générale de science des religions mais de plus et mieux prendre en compte cette dimension des faits religieux dans l’enseignement des disciplines scolaires existantes, comme l’histoire, les lettres… Les justifications de cet enseignement sont à la fois de l’ordre de la qualité intellectuelle de l’enseignement comme de la formation citoyenne des élèves qui vivent dans une société marquée par le pluralisme religieux et convictionnel, ces deux justifications étant d’ailleurs parfaitement indissociables. Sans connaissance des faits religieux, pas de bonne compréhension de l’histoire comme du monde contemporain, pas d’accès de bonne qualité non plus au Patrimoine culturel, qu’il soit littéraire, musical ou concernant les arts visuels. Cet enseignement n’est donc pas une entorse à la laïcité mais au contraire, une extension de celle-ci, un véritable accomplissement de celle-ci, puisqu’il s’agit de donner aux élèves, quelles que soient leurs appartenances ou non appartenances religieuses, un accès à une culture commune selon les critères laïques des savoirs se construisant peu à peu de manière critique. Cet enseignement est déjà mis en œuvre mais mériterait d’être dynamisé.

– La formation sur la laïcité concerne aussi les élèves. Ils la rencontrent en histoire, en éducation civique mais aussi dans la vie scolaire d’une manière générale. Ils la rencontreront aussi d’un enseignement moral qui va se mettre petit à petit en place, puisque la laïcité implique une manière de se comporter qui consiste à respecter des règles communes malgré les différences de convictions religieuses et philosophiques. Les professeurs ont besoin de cette formation (initiale et continue) pour mieux comprendre en quel sens ils sont tenus à une stricte neutralité confessionnelle dans l’exercice de leurs fonctions, au respect de la conscience de leurs élèves, mais aussi en quel sens il n’existe nulle dérogation au règlement intérieur de l’établissement ou à l’étude de l’ensemble des programmes scolaires au motif de telle ou telle croyance. Les professeurs, comme tous les autres fonctionnaires, au-delà de la connaissance des cadres juridiques particuliers de leurs fonctions publiques respectives, ont surtout besoin d’une mise en perspective historique et philosophique qui leur permette de bien comprendre l’esprit de la laïcité et de trouver pour eux-mêmes la juste posture dans leurs relations avec les usagers. Posture faite d’accueil, de bienveillance et de fermeté sur les principes. A proprement parler, la laïcité ne concerne que la sphère étatique ou une structure quelconque ayant une délégation de service public, mais aujourd’hui les employés ou en tous les cas les responsables des entreprises ou des associations privées ont également besoin de formation sur la laïcité et donc sur la place des faits religieux dans la société contemporaine. Ils en ont besoin pour comprendre en quel sens la liberté religieuse dans le domaine privé y est le principe et que « les restrictions à cette liberté doivent être justifiées par la nature de la tâche à accomplir, répondre à une exigence essentielle et déterminante et proportionnée au but » pour reprendre les termes de la chambre sociale de la Cour de Cassation. Ils en ont besoin aussi, au-delà du cadre juridique, pour trouver la posture juste dans le cadre des relations humaines au sein de l’entreprise.

– Que faut-il entendre par « formation des cadres religieux » ? Cette formation, en bonne laïcité ne peut être que de la responsabilité des cultes, surtout en ce qui concerne le domaine proprement théologique et cultuel de cette formation. Mais peut-on en rester là ? Ne serait-il pas conforme à l’intérêt général d’organiser des formations à destination des cadres religieux de tous les cultes visant particulièrement un niveau commun de culture générale sur la laïcité française ? L’accent serait mis sur l’histoire, le droit des cultes, les droits de l’homme, une initiation à la philosophie et à la sociologie des religions, la bonne gestion d’une association etc…On voit bien la difficulté : un réel besoin, notamment eu égard au culte musulman ou à de nouveaux cultes, mais peu de moyens juridiques et financiers pour donner à ce projet une réelle dimension de politique publique en raison de la règle de non financement des cultes. Pour ce qui concerne les cadres musulmans, la difficulté persistante est tout simplement la réalité concrète des débouchés qui peuvent s’offrir à eux. Le métier d’ « imam » est un métier qui n’existe pas « en soi ». Dans les pays musulmans, il s’agit d’une fonction traditionnelle assumée par des hommes dont l’entourage reconnaît l’expérience et la sagesse ou tout simplement d’une fonction d’État, c’est-à-dire dont la forme dépend au moins autant de la volonté des États particuliers que de celle qui appartiendrait en propre à la religion musulmane. Les plus belles formations du monde, quand bien même elles seraient soutenues de toute part, se heurteront à ce mur de la réalité des « débouchés professionnels ». Il s’agit bien sûr d’un cercle vicieux : il n’y a pas de cadres bien formés donc il n’y a pas un islam de France stable et attractif sur le plan religieux comme sur le plan matériel, donc il n’y a que peu de candidats de valeur pour devenir un cadre musulman. Il nous semble qu’il n’existe en fait qu’une seule possibilité pour enrayer le mouvement de ce cercle vicieux qui tourne sur lui-même. Cette possibilité ne serait pas une entorse à la laïcité, mais au contraire sa plus parfaite expression. En effet, puisque la liberté de culte est garantie, les services d’aumônerie peuvent être inscrits aux budgets de l’État. Ma propre expérience, acquise dans mes missions de formation et de recherche, que ce soit en milieu hospitalier ou pénitentiaire, m’a convaincu de deux choses. D’une part la grande utilité humaine et sociale des aumôniers (alors même que leur mission ne s’inscrit dans aucune fonctionnalité utilitaire) et d’autre part la sous-estimation préoccupante de cette utilité par l’État, alors même qu’elle est reconnue par les fonctionnaires praticiens et par les usagers. Cette sous-estimation se traduit bien entendu par le fait que les aumôniers sont très mal payés, à l’exception peut-être des aumôniers militaires dont la situation, en tant qu’ils ont un statut de militaires, est plus décente. Là encore, il n’y a pas lieu d’entrer ici dans les arcanes des indices et des traitements des catégories C de la fonction publique… La quantité des aumôniers et la qualité des conditions de leur travail nous semblent être les seuls leviers légaux efficaces et laïques pour avoir une influence véritable sur la formation des cadres musulmans et donc sur l’émergence d’un islam de France adulte et heureux en régime de laïcité. Même si la fonction d’aumônier occupait une grande partie du temps de ces cadres, rien ne les empêcherait d’assumer, par ailleurs, leurs responsabilités religieuses dans le cadre d’une mosquée. Si des postes décents sont créés, il y aura de bons candidats pour les occuper et il y aura des demandeurs d’une formation publique de qualité, complémentaire de celle qu’ils recevraient sur un plan plus strictement religieux. N’oublions pas que cette formation publique se situerait dans une position de force incontournable : en effet, même s’il est bien sûr illégal d’imposer cette formation, il est par contre très légal d’avoir l’aval de la fonction publique compétente en plus de celui de l’autorité religieuse concernée pour la nomination des aumôniers…

Conclusion

Être protestant signifie pour moi ne pas refuser l’existence. Celle-ci se manifeste selon moi dans quatre dimensions. La foi, la pensée, l’Église et la société. La foi, ce n’est pas céder sa volonté à celle de Dieu, mais vivre une expérience dans laquelle l’une ne va pas sans l’autre dans un débat et un combat doux et orageux à la fois. La pensée signifie qu’on ne peut renoncer à faire des choix qui sont les nôtres, qui ne peuvent se cacher derrière une prétendue objectivité, qu’il faut sans cesse réfléchir à toutes les questions qui nous assaillent et assumer nos réponses. L’Église signifie d’accepter d’y prendre sa part, en fonction de ses aptitudes. J’ai toutefois conscience que bien de « non pratiquants » et même ceux qui se proclament « athées » peuvent être des serviteurs de Dieu plus efficaces et plus véritables que bien des « pratiquants ». Je crois absolument à la supériorité de l’Église invisible sur l’Église visible. Mais je crois aussi que l’Église visible travaille de manière visible et invisible pour l’Église invisible, même si l’histoire nous apprend qu’elle peut aussi travailler contre celle-ci. La société signifie pour moi le fait d’enseigner à des élèves et des étudiants, de former des adultes, d’être autant que possible un chercheur de vérité capable de se rendre utile et de participer au débat public.

Quels sont les problèmes de notre laïcité ? Nos magnifiques principes de 1905 sont toujours aussi magnifiques, mais pour les rendre opérants et efficaces aujourd’hui, c’est-à-dire dans un autre monde que celui de 1905, il va falloir sérieusement faire autre chose que de se répéter que, finalement, une absence de pensée et de volonté politique est la solution idéale qui vient à bout de toutes les difficultés avec le temps. Franchement, je suis incapable de me passionner sur la question de savoir si le statut de l’Alsace-Moselle est un bien ou un scandale, s’il est scandaleux ou non que l’État paye les maîtres de l’enseignement privé sous contrat d’association avec l’État. Par contre, ce que la philosophie politique médite depuis toujours, ce dont l’histoire apporte la terrible preuve, c’est le caractère fragile de la paix et la puissance menaçante de la violence pour les sociétés. La religion est la meilleure et la pire des choses selon moi ; elle est capable de susciter les plus belles existences et les plus belles œuvres, elle est aussi capable de nourrir la violence, infiniment plus que nos pauvres appétits animaux. Je ne crois pas à la gentille religion instrumentalisée par la méchante politique. La pensée critique et l’État laïque sont des contrepouvoirs indispensables à la tendance hégémonique des religions mais elles ne pourront jamais remplacer la substantialité spirituelle (la spiritualité aussi cela s’apprend, se pratique, c’est d’ailleurs là un grand message de la philosophie antique, sans doute plus élitiste que les religions), rituelle, communautaire, artistique, des religions. Le XX° est l’expérience catastrophique des religions séculières. La grande leçon de Montesquieu est que tout pouvoir veut tout le pouvoir et qu’un bon pouvoir est un pouvoir qui a en face de lui un contre-pouvoir. La laïcité du XXI° siècle doit être un système balancé où les religions doivent être présentes dans l’espace public, s’y frotter et s’y exprimer, y agir. Mais un système aussi où les religions ne peuvent échapper à la critique, où le rôle de l’État est de former les citoyens, de donner un accès selon des voies laïques aux trésors de culture et de réflexion que les religions charrient avec elles. Rien n’est plus catastrophique que de rejouer un débat imaginaire dans un passé reconstruit à notre convenance où il y aurait le bon camp laïque face à l’obscurantisme religieux. La frontière n’est pas là, elle passe à l’intérieur de tous les camps et de toutes les familles. Qui ne voit, par exemple, à quel point l’Église catholique de France est largement gagnée à l’esprit de la laïcité, que sa manière de comprendre le christianisme n’est plus celle qui était encore la sienne en 1905 ? Mais qui ne voit qu’elle peut connaître en son sein un renouveau de tendances identitaires dures ? Cela vaut également pour le protestantisme et pour toutes les religions. Mais cela vaut aussi pour le « camp laïque ». Mieux encore, la frontière est intérieure à chacun d’entre nous, entre nos convictions et le pas de côté que nous devons faire vis-à-vis des autres, sachant que nous n’avons pas les mêmes histoires et mêmes parfois des mots différents pour désigner des émotions pourtant si souvent si proches.

J’ai indiqué en quoi le protestantisme pouvait apporter sa contribution – par son esprit fidèle et rebelle à la fois, c’est-à-dire gardant le texte et désacralisant son usage – à une communication des traditions, j’ai indiqué aussi trois politiques publiques – enseignement des faits religieux à l’école, formations sur la laïcité, formation des cadres religieux – qui sont pour moi importantes et dont je suis persuadé de la grande utilité dans la mesure où j’en ai moi-même une expérience concrète en y participant activement. Je ne crois ni à une « laïcité sans adjectif», transcendantal éternel descendu d’on ne sait quel ciel à un moment de l’Histoire, ignorant complètement l’épaisseur du phénomène religieux (ou qui plutôt la sait et en a tellement peur) ; ni à une « laïcité ouverte » qui se contenterait d’un minimum juridique construit sur l’idée d’équité pour ensuite laisser toute la place aux « propositions de sens » dans un libre marché ne connaissant que les règles commerciales de la concurrence. Je pense que l’État doit se soucier des religions, non pour imposer son magistère mais définir le cadre d’une laïcité d’intelligence et d’équilibre des pouvoirs qui ne peut faire que du bien à la vie sociale dans son ensemble.

A noter, la sortie de l’ouvrage de l’auteur de ce texte, Philippe Gaudin, « Vers une laïcité d’intelligence ? L’enseignement des faits religieux comme politique publique d’éducation depuis les années 1980 » aux Presses universitaires d’Aix-Marseille.

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