Le collège Cévenol fut le symbole d’une recherche, initiée au sein du protestantisme, d'une forme de culture et de pédagogie innovante autour de la notion de liberté. Paul Ricœur y a enseigné la philosophie. Alors comment accueillir sans émotion la faillite de ses aspects mythiques ? Le protestantisme peut-il encore inspirer un modèle éducatif ?

J’ai appris la mort du collège Cévenol, plus que probable et quasiment programmée, par une dépêche de « l’info en continu » qui apparaît sur le portail de mon ordinateur. Elle y est demeurée quelques quarts d’heure, et puis je n’ai plus rien lu ni entendu à ce sujet ; plus rien, ou presque rien, nulle part… À la suite de cette dépêche, suivait moins d’une demi-douzaine de commentaires, alors que d’autres informations suscitent des centaines de réactions. Mais les internautes n’avaient rédigé que des phrases émues et l’expression d’un regret unanime, alors que tant d’autres sujets produisent des controverses haineuses et agressives. Il y a des mots magiques qui font naître des pensées lumineuses, même si l’on ne connaît pas les réalités qu’ils désignent, et le nom du collège Cévenol fait partie de ce répertoire, dans ma tête et dans celle d’autres personnes. Il en fait encore partie, malgré l’événement atroce de la mort d’Agnès qui oblitère définitivement l’image de son rayonnement et de sa générosité. D’une certaine manière, il pourrait paraître indécent de se lamenter sur la fermeture d’un établissement scolaire, quand une enfant y est morte. Car ce mal est absolu et la prise de conscience de cette évidence ne peut se traduire que par l’acceptation d’une solidarité dans la disparition. Alors cette part du mutisme qui recouvre le plateau du Chambon comme pour consacrer cette discrétion douloureuse, il faut la partager.

L’information a-t-elle été suffisamment diffusée ? Est-elle allée au-delà d’un simple exposé des difficultés financières ?

Mais l’infime chuchotement des média laisse entendre d’autres modulations du silence, celles de l’impuissance, de la résignation et du bon sens comptable, voire de l’indifférence. Il manque 400 000 € pour renflouer le collège. On ne les trouve nulle part. Personne n’est intéressé par ce sauvetage financier. Alors, une question se pose : l’information a-t-elle été suffisamment diffusée, à propos de cette recherche de moyens ? S’est-elle faite suffisamment communicante ? Autrement dit, est-elle allée au-delà d’un simple exposé des difficultés financières ? A-t-elle tenté d’éveiller la volonté d’acteurs extérieurs susceptibles de s’impliquer dans le renouveau du collège ? Les obstacles sont en fait autrement graves que le montant d’un déficit qui n’est tout de même pas incommensurable. Puisque les grandes voix de la communication sont peu loquaces, peut-être faut-il entendre, répercuter et diffuser les échos de modestes débats presque anonymes. Belou 43 donne ainsi son avis, le 8 février, sur le site du journal le Progrès : « Le déficit de 375 000 € n’est à mon avis qu’une fausse raison. Cette somme correspond aux prix de certaines grosses berlines de luxe ou de sport, et un financement aurait pu être trouvé, si la volonté de perpétuer un tel établissement avait réellement existé ». Certes, il ne s’agit pas d’ignorer la situation concrète de ce collège, surgi à une autre époque pour permettre aux enfants du plateau de faire des études, et maintenant concurrencé par des établissements publics avoisinants qui ont une bonne réputation.

Y a-t-il lieu désormais de chercher à pérenniser une entreprise non viable et discréditée par le meurtre d’Agnès ? Il y a lieu, en tout cas, de ne pas ensevelir l’esprit du collège Cévenol, malgré cette faillite, et malgré aussi la tragédie qui s’y est déroulée. Car cet établissement n’est pas un simple « bahut » comme il y en a des milliers d’autres en France. Sur le site du collège, le 9 février, Rolph a parfaitement exprimé la spécificité d’un tel lieu d’enseignement : « C’est – hélas – un fait, mais loin d’être un fait divers. La fermeture définitive du collège Cévenol marque la fin d’un chapitre incroyablement intense de l’histoire et de la culture protestantes en France. A commencer par l’engagement des ses fondateurs pendant les années sombres de l’occupation nazie, jusqu’aux bienfaits indéniables d’une pédagogie hors du commun pour beaucoup d’élèves. Face au charisme et aux mérites de tous ceux qui ont fait vivre l’idéal cévenol à travers les décennies, les difficultés financières actuelles du collège semblent être d’une envergure à la fois démesurée et d’un poids minime, aussi faux et paradoxal que cela puisse paraître dans notre époque, dominée par les règles du marché et un égoïsme économique. L’argent, ce n’est pas tout, et on ne devrait pas réduire le collège à une entité de marché éducatif, car il est plus que ça. Comment la France peut-elle (se) permettre de laisser s’éteindre un tel lieu ? Un lieu si chargé de sens et d’esprit, un lieu qui est connu sur tous les continents pour ce qu’il a su faire de bien, en toute modestie ». Deux éléments doivent effectivement être pris en compte : l’histoire et la recherche pédagogique dont le collège fut le berceau.

Pourquoi ne pas y organiser une université d’été, réunissant jeunes, sociologues, historiens et pédagogues afin de rappeler ses idées fondatrices ?

Dans son article factuel et analytique, paru le 13 février dernier dans le journal Réforme, Antoine Nouis définit le collège Cévenol comme « emblématique ». Cette dimension-là ne doit pas se perdre. Il ne suffit pas de faire entrer dans un musée la mémoire protestante qui s’attache à ce lieu, comme on empaille, comme on naturalise un oiseau. Et il ne faut pas renoncer à chercher des voies pédagogiques innovantes et généreuses, à une époque précisément où l’école, en de nombreux points du territoire, sombre dans le chaos. Un certain idéalisme éducatif est mort, du meurtre d’Agnès ; une forme de naïveté peut-être, acceptant la nécessité d’accueillir des élèves, non pas seulement inconditionnellement, mais aveuglément, jusqu’à faire courir le risque du meurtre. C’est le principe profondément mûri de cette pensée qu’il faut faire ressusciter, avec la gravité et la prudence nées de la confrontation avec l’horreur. Car tout ce qui relève de l’esprit et des idées généreuses ne doit pas être enterré. Il reste donc le devoir de réinventer un équilibre, entre liberté et responsabilité, et entre des quantités d’autres notions qui font partie de la pédagogie. Il reste le devoir d’afficher des valeurs de vie.

C’est pourquoi il n’est pas possible d’observer silencieusement le naufrage du collège Cévenol. Si l’établissement sombre, ce qu’il représente peut et doit survivre. Pourquoi ne pas organiser, de manière annuelle, une université d’été Cévenole, mobilisant une association des amis du collège, sur le plateau, pendant la dernière semaine d’août ? Elle réunirait des jeunes – pour parler de leur expérience au collège, réfléchir et faire réfléchir au meilleur mode d’éducation à trouver -, des intellectuels (ceux du forum de Regardsprotestants, en particulier), des sociologues, des pédagogues, des historiens, pour rappeler les idées fondatrices et la gloire du collège. Cette réflexion se passerait sur le plateau, en hommage à Agnès et au personnel du collège et les questions de société seraient évoquées de manière constructive et en termes de valeurs, dans le contexte de la recherche théorique en sciences humaines qui ne les ferait pas apparaître comme des débats communautaristes ou politiques. Il nous faut en parler et laisser l’émotion s’exprimer, au-delà des constats de fait, c’est-à-dire vraiment communiquer sur les « emblèmes » de l’identité protestante. Car, l’émotion exprimée, raisonnée, peut donner l’impulsion d’un projet de vie sociale, actuel, idéal, et donc libre d’être mis en œuvre dans les structures existantes.

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