Devant les crises qui se manifestent, celles de la démocratie, de la confiance, comment les protestants français contribueront-ils à un réinvestissement de la société civile dans le savoir sur elle-même ? Sans doute en réfléchissant sur leur rôle spécifique, vis-à-vis d'autres mouvements religieux et philosophiques, pour catalyser une organisation qui capitalise et articule les réflexions.

L’auteur de ce texte, en nous le confiant, a insisté sur le caractère encore trop individuel et par ailleurs inabouti de cette proposition, texte « martyr » conçu pour « être repris en groupe de travail ».

Position du problème

Les problèmes qui se posent à nos sociétés contemporaines sont complexes, à la mesure de leur diversité et de leur complexité même. Ils réclameraient une prise en compte plus intense, plus large, de l’intérêt général… ce qui, dans la société française, ne se dessine pas nettement !

Le progrès de l’individualisme et la place étendue de la concurrence, la fin des idéologies globalisantes, dont rien n’est venu prendre la place, sinon un humanisme léger, permissif, superficiellement tolérant, soluble dans le marché, en phase avec la consommation médiatique qui privilégient le divertissement et les explications courtes, ces différents éléments rendent à première vue difficile d’approcher des éléments de « bien commun ». Au lieu de favoriser une appréhension globale des sociétés humaines et de leurs relations avec leur environnement, la communication des médias de masse simplifie les messages jusqu’à la caricature, et « zappe » d’un sujet à l’autre.

Ces problèmes structurels ne seront pas résolus par la simple force des choses, ni sans coûts majeurs en vies et en ressources. Le seul optimisme qui vaille est sans doute celui qui, au-delà même du diagnostic lucide, indispensable, travaillera à favoriser des conditions de possibilités de solutions partagées. Au nombre de ces conditions de possibilité : le partage du diagnostic et d’un sentiment de communauté de destin, des changements de comportement généralisés, une mobilisation large de la créativité humaine au niveau de chacun. Il nous semble qu’il s’agit de préalables tant pour les approches éthiques, que pour l’action politique.

Dans la même approche semble exister un besoin urgent de restituer la dimension complexe de la réalité, celle de la longue durée. Il faut que le corps social, l’ensemble des citoyens, puisse capitaliser les connaissances, les analyses, les interprétations de la société sur elle-même. L’université le fait en partie, mais il ne s’agit pas d’un bien partagé au-delà de cercles restreints d’intellectuels de métier ou des quelques « intellectuels de loisir ».

C’est le but du présent texte que d’inviter à un réinvestissement de la société civile dans le savoir sur elle-même. Il faut, pour cela aussi, tenir compte de caractéristiques nouvelles de ces sociétés, devenues, les sociologues nous le disent, plus individualistes, plus éclatées, et dans laquelle les médiations (personnel politique, corps intermédiaires, culture « savante ») sont remises en cause. En France, en particulier, la forte diminution de l’influence d’organismes dogmatiques, fondés sur la tradition reçue et l’adhésion comme l’Église catholique, le parti communiste, la République structurée et progressiste des hussards noirs, laisse derrière elle désarroi, frustrations, espace ouvert aux manipulations cyniques.

Mais on peut y voir aussi, plus positivement, une invitation à dépasser l’argument d’autorité, comme moyen de « conduire le peuple » et de lui imposer des standards venus d’en haut. Au moins, en effet, la fin des grandes idéologies libère-t-elle des visions données d’avance et concurrentes, et ouvre un espace pour une construction inductive, coopérative. Cependant, la mutation culturelle qui permettrait ce dépassement serait sans doute longue et ne se mettra pas en marche par décret, au rebours de ce que présupposent certaines méthodes « brutales », tentant d’imposer des réformes d’en haut…

Reconstruire une capacité de réflexion collective, au bénéfice de la société civile et des corps intermédiaires

Il est proposé d’œuvrer en faveur d’un réinvestissement intellectuel, à l’initiative de la société civile. On ne peut attendre qu’elle se produise de manière spontanée. La conception romano-catholique de la vérité, globale et totale (diffusée aussi par ses transpositions communiste ou laïque-républicaine) reste sans doute très prégnante dans la France d’aujourd’hui, mais plus personne n’en a les moyens. Un discours de la société sur elle-même ne peut donc être le sujet que d’une construction inductive fragmentée, progressant sous forme de synthèses partielles avec un souci de comparatisme et de capitalisation. L’appréhension panoramique de fragments de vérité pluriels, et les idées de système et de complexité sont peut-être ce qu’il faut préserver de plus précieux, au moment de l’hégémonie des idées simplistes, et d’une certaine idéologie de la concurrence qui ne valoriserait que la confiance en soi-même, opposée à la défiance en tous les autres.

Il a toujours existé en France des groupes sociaux et culturels soucieux de maintenir une distance vis-à-vis du dogmatisme, convaincus de ne posséder qu’un morceau dialectique de « vérité ». Même au sein des grandes organisations dogmatiques, et surtout depuis la fin des années 60, les groupes critiques se sont multipliés. Sur ces bases, une approche en réseaux, est sans doute possible. Dans les institutions universitaires, on pourrait imaginer que le contexte de la société conduise à un travail coopératif de composition de « bibliothèques » éthiques, philosophiques, politiques, ce qui correspondrait d’ailleurs à une méthode scientifique du dialogue et de la réfutation, mais au lieu de cela on a plutôt l’impression d’un individualisme dont beaucoup souffrent, alimenté d’une concurrence entre chercheurs déjà peu nombreux… Comment, dans ce contexte, « protéger la démocratie et l’humanisme contre les idées simplistes sur le monde » ?

Proposition : quelques principes

La proposition est de travailler à construire une commission de synthèse, d’interprétation et d’interpellation pour capitaliser les réflexions sur la société. Il existe déjà des clubs comme « la République des idées », animés par des professionnels des sciences humaines et de la société. Notre proposition vise à construire un vis-à-vis à ce type de regroupement de penseurs de métier faisant émerger des questions éthiques et politique d’expériences professionnelles, personnelles et citoyennes, individuelles ou collectives diverses. Un lieu de coordination, connaissant « l’offre » et identifiant des besoins d’approfondissement, essayant de construire dans la durée, en dialogue avec les penseurs de métier, une capacité d’orientation voire de commande.

La composition de cette « commission de veille » pourrait être définie progressivement en identifiant non seulement des individus, mais si possible des groupes : syndicats, groupes maçonniques, associations philosophiques, associations de défense des droits de l’Homme, ONG, conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux, groupes religieux ou culturels comme des Mouvements d’action catholiques, Vie Nouvelle, mouvements juifs libéraux ou laïques, églises et mouvements de la Réforme, pourvu qu’elles acceptent d’entrer dans un jeu non-dogmatique. Elle devra trouver un équilibre entre la logique du service aux groupes et mouvements (permettre à chacun de ces mouvements représentant une facette de la diversité de développer sa capacité collective propre) et la logique du service à des militants individuels (répondre aux aspirations « intellectuelles » de personnes engagées dans les réseaux les plus divers, pourvu qu’ils s’intéressent au sens, et le cherchent dans une pensée non-dogmatique, dans la coopération plutôt que dans la compétition). Elle doit pouvoir aussi faciliter la diffusion d’une réflexivité y compris dans les endroits où on l’attend moins (par exemple, idéalement et si l’on veut rejoindre les gens à travers leurs « liens », auprès des cadres et militants des fédérations sportives, des amicales ou associations de voisinage).

Sa tâche pourrait être d’identifier et « d’articuler » les éléments d’analyse, d’interprétation, de proposition, d’utopie ou dystopie qui interpellent les approches éthiques ou politiques en s’intéressant à :

  • la production contemporaine dans ce qu’elle a d’éclaté, de spécialisé, de non articulé souvent faute de mise en commun comparative et critique.
  • contre le zapping permanent, en remettant en perspective et en réévaluant avec le recul des travaux voire des « moments de réflexion collective» souvent oubliés, recouverts parfois de manière dommageable par le mouvement de l’histoire.

Elle puiserait dans les matériaux disponibles, d’origine universitaire, émanant des pouvoirs politiques ou de leurs organes consultatifs, voire d’origine militante ou même littéraire et artistique (le roman noir ou d’anticipation, la poésie et le théâtre, le cinéma documentaire peuvent être de puissants outil de connaissance, de formation et de diffusion). Elle puiserait également dans le travail même de ses composantes. Puisque nous nous adressons ici à des protestants, soulignons, par exemple que la remise en perspective des étapes successives qu’a connu la réflexion théologique, éthique et sociétale, dans nos Églises, des différentes conceptions de leur « présence au monde » n’a pas été faite, du moins collectivement. On pourrait réfléchir sur l’existence d’une articulation, d’une « capitalisation » possible, des implications pratiques du libéralisme optimiste de la fin du 19e s, de la réaction barthienne, de l’introduction des théologies interprétatives dans les années 70-80, de la critique des pouvoirs consécutives à mai 68, du retour actuel à un « religieux » qui se laisse en partie refouler dans les sphères de l’intime.

Elle pourrait aussi susciter des travaux de complément :

  • dotée d’emblée d’une capacité de réflexion stratégique, elle devrait envisager la collecte des moyens financiers et optimiser leur utilisation (quand on a un petit budget d’étude… on peut essayer de doter un concours !).
  • avec ou sans moyens financiers propres, elle s’attacherait à définir les cahiers des charges des synthèses qui paraîtraient nécessaires, ou d’outils de diffusion vers les réseaux dont elle serait le lieu de mutualisation.
  • enfin, elle pourrait aider des penseurs bénévoles (indépendants, engagé dans des mouvements divers etc.. à bénéficier de synergies, de mutualisation, d’un cadre concerté )

Problématiques possibles

Construction d’un cadre permettant les synthèses et l’articulation des approches

Un tel cadre devrait être à la fois synchronique et diachronique :

  • synchronique : c’est en construisant des représentations partagées de la causalité complexe, des interactions, à travers des approches pragmatiques et pluridisciplinaires qu’on pourra prendre en compte les défis systémiques (mondialisation de l’économie, mondialisation des problèmes écologiques) de l’époque . Une autre manière d’être synchronique et systémique est d’essayer d’inclure dans un même outil synoptique des approches hétérogènes fondés sur des points de vue différents voire contradictoire, en rompant avec l’illusion dogmatique que chaque groupe pourrait entretenir un avis sur tout . Enfin, il faut souligner ce paradoxe délétère qui voit la simplification du discours médiatique accompagner une complexification du système. Il y a sans doute une urgence de résistance démocratique à dévoiler, faire voir le système …
  • diachronique : au cours du dernier siècle et notamment des trente dernières années : que de propositions émises, que d’utopies proposées, qui sont reparties dans l’oubli, qui n’ont jamais été évaluées ni contextualisées, ce qui aujourd’hui encore permettrait de s’en approprier les éléments restés pertinents.

Quelques propositions « en vrac » de thèmes à évaluer pour leur capacité à lancer la démarche

Ce n’est que pour lancer le débat qu’il est proposé ci-dessous une liste de thèmes qui pourraient servir d’amorce à une réflexion en termes de mise en perspective, de synthèse, d’articulation. Les limites de cette proposition sont évidentes : en théorie, car elle n’aura de valeur que lorsqu’elle reflétera une construction plurielle ; en pratique, cette liste relève du « jet » plutôt que du travail ne reflète que la sensibilité, les intérêts, l’(in) culture (des) contributeur(s), mais ceux qui acceptent les métaphores penseront au fétu qui amorce la cristallisation dans un milieu métastable.

  • Les moteurs de la croissance et du développement, possibilités d’un autre développement.
  • L’idéologie du « progrès ».
  • La culture managériale, son influence et ses conséquences sur le socle culturel, la possibilité d’une « résistance » mais aussi de stratégies de changement non parachutées, qui réflechissent à ce qu’est le corporatisme voire le dogmatisme français ou latin, comme limite mais aussi comme réalité, donc porteuse d’éléments positifs, au lieu de le nier.
  • La pratique de l’évaluation en France : culture de responsabilité portant une évolution du lien social, de la relation du pouvoir au « peuple », ou instrument de compétition entre « corps » (par exemple, instrument de la domination des directeurs d’hôpitaux sur les médecins) voire de prise de pouvoir et de persécution ?
  • Les représentations du « système » qui éloigne les causes et les effets et complique la réflexion éthique.
  • Le rôle des « cas » ou des thèmes démonstratifs (la révolution verte, l’aide alimentaire, le rôle des systèmes de prix dans la concurrence rail-route, les OGM…). Quid de la pédagogie des catastrophes ?
  • Parole publique, représentations de la société, complexité. Comment définir les « créateurs de richesse » dans un système économique et social complexe. Problème de la représentation de la place de chacun dans le système, enjeu parfois de sens de sa dignité propre et de son utilité (on pense aux travailleurs sociaux et médico-sociaux moralement laminés – capacité de résistance intellectuelle étonnamment faible – par un discours gestionnaire qui les ravale à la dimension d’instruments « trop chers »!).
  • La vulnérabilité des « corps » intermédiaires (au sens des corps de l’Etat, par exemple).
  • Le moment mai 68, de la guerre d’Algérie à 1981.
  • La psychanalyse et la compréhension de la souffrance sociale, la « fatigue d’être soi ».
  • La démocratie formelle, vivante, la crise de la représentation, l’idée du recours au tirage au sort pour désigner les responsables. Comment une éthique du vivre ensemble, de l’autolimitation peut elle être audible de « classes moyennes » ou populaires qui se définissent dans le refus des classes dominantes.
  • Comment favoriser une appropriation de l’école et de l’éducation par les classes populaires au lieu d’une compétition implicite des normes culturelles.
  • La montée du « contentement de soi » des « moyens », le pouvoir d’isolation de la consommation.
  • Les conditions de formation de contre-pouvoirs. L’hypothèse, en France, que les pouvoirs et contrepouvoirs sont aujourd’hui déséquilibrés et la culture dogmatique catholico-républicaine ne permet pas facilement l’organisation de nouveaux contre-pouvoirs, l’organisation spontanée des citoyens… Il faudrait peut être travailler à un niveau culturel plus profond : sur les idées et représentations de l’autorité, de prise de responsabilité, de formation de « collectifs », de corps intermédiaires ; et pour cela, il faut une alliance des ensembles associatifs qui n’ont pas une conception dogmatique.
  • Comment articuler les préoccupations de long terme et la régulation démocratique, court-termiste.
  • La prise en compte du « temps » la perception d’une accélération du temps, la « chronicité » des pathologies individuelles et sociales.
  • La longue durée des historiens, mouvements de flux et de reflux de la civilisation, des villes, des atteintes à l’environnement etc.
  • Conditions de la confiance.
  • Réconciliation de valeurs de mouvement (créativité, envie d’entreprendre) avec les valeurs de critique globale.
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