Le sport se trouve paré de multiples vertus, facteur notamment d'éducation, de formation, de respect de soi et des autres. Or de nombreuses pratiques observables dans le sport professionnel contemporain (dopage, fraude, violence des supporteurs etc.) en sont bien éloignées. La question d’une éthique sportive est posée, à propos de laquelle certaines clarifications sont nécessaires.

Chaque pratique sportive appelle de la part de l’athlète des qualités physiques, techniques et psychiques différant d’un sport à l’autre et répondant à une gamme de modalités et finalités particulières (sport éducatif, hygiénique, d’entretien, de loisir, amateur, professionnel, dans des milieux naturels ou artificiels aux contraintes variables, en individuel ou collectivement, avec ou sans engins). Par-delà ces différences, les sports présentent des caractéristiques communes, comme la place de la compétition, de la confrontation à soi-même, aux autres et à la nature, mais demandent aussi une évaluation qui permet d’apprécier la valeur relative de la performance et, par conséquent, des qualités (physiques, mentales, voire morales) de l’athlète qui la réalise. On juge ainsi non seulement du produit mais également de la manière, des comportements comme des moyens mis en œuvre.

Il paraît opportun de parler ici des valeurs des sports et non du sport, car si on les envisage comme des normes de conduite personnelle ou sociale souhaitables, elles diffèrent à l’évidence en fonction des buts assignés à telle ou telle forme de pratique.

Evolution de l’éthique

Une réflexion éthique est à porter sur la relation existant entre les finalités poursuivies et les moyens et comportements adoptés en termes de sport dits de haut niveau. A l’égard du « comment faire » (1), on se demandera si ce qui est possible est souhaitable et si le souhaitable est possible. Toute décision éthique doit passer par le filtre des principes moraux, constituer le résultat d’une discussion, d’un accord sur le bien-vivre et est appelée à fixer des normes sociales dans le temps et dans l’espace.

S’agissant des sports contemporains et des représentations sociales qu’ils engendrent, il est intéressant de dresser une brève histoire de l’éthique pour laquelle on s’inspirera de l’approche suivie par Luc Ferry (2). Pour le monde antique, berceau de l’olympisme, chaque individu est doté de dispositions naturelles ou talents inégalement répartis. La nature intangible, harmonieuse, doit être respectée et chacun doit exercer et exprimer ses talents. L’athlète grec ne travaille pas, il exprime ses dons. Le vainqueur échappe au commun des mortels, c’est un demi-dieu, une idole vénérée. Le sport n’étant ni moral ni amoral, les vertus (courage, tempérance, justice, beauté, bonté) sont celles de l’athlète qui les exprime et on se trouve face à une éthique « aristocratique » et naturaliste.

A l’époque des Lumières, celle-ci se mue en une éthique « méritocratique », où la culture transforme la nature. Il ne s’agit plus de tirer parti de ses dispositions, ce qui compte désormais c’est ce que l’on parvient à faire de ses talents (3) grâce à son travail, son mérite. On transforme la nature, les valeurs sont créées par l’engagement et l’effort personnels. A la naissance du sport et de l’olympisme modernes, de telles valeurs, soulignant la perfectibilité humaine et le progrès, sont présentées comme universelles et la pratique du sport est considérée comme une propédeutique juvénile aux activités de l’adulte. L’athlète devient un modèle et des valeurs socialement définies sont associées à l’esprit sportif : vivre ensemble, cohésion sociale, respect des règles, intégrité, loyauté, fair-play, solidarité, tolérance, altruisme. Le sport, toutefois, ne véhicule pas de valeurs propres mais bien celles d’une société.

On assiste aujourd’hui à une autre évolution de la conception de l’éthique, difficile à saisir parce qu’elle s’effectue sous nos yeux et que manque la distance pour en percevoir l’originalité. Luc Ferry parle d’une éthique « de l’authentique » ou de la démocratie de masse, reflétant des phénomènes sociaux en tension entre individualisme et altruisme par exemple, ou la recherche d’identité à la fois d’appartenance et de distinction (reconnaissance). Il ne s’agit plus de se réaliser, ni de devenir autre ou de se transformer, mais de devenir soi (4) pour être conforme à la nature que l’on se donne, être bien dans sa tête et dans son corps. Or coaching, psychothérapie, chirurgie esthétique montrent que le public consomme du bien-être plus qu’il n’en construit !

Cependant, d’après Luc Ferry, « ces trois regards éthiques ne s’excluent pas tout à fait, chacune des motivations qu’ils impliquent peut intervenir aujourd’hui encore dans nos choix. Nous sommes devenus éclectiques, même s’il s’agit de visions du monde radicalement différentes. » Lorsque des parents inscrivent un enfant « au sport », ils souhaitent tout à la fois qu’il y exprime ses dispositions ou dons (être champion, le cas échéant), qu’il apprenne une discipline d’apprentissage pour son développement physique et moral, qu’il trouve une occasion de socialisation et enfin qu’il se fasse plaisir (s’épanouir, être bien). L’idée du dépassement de soi, de sa nature, est devenue aujourd’hui une obsession qui entraîne un usage immodéré de médications (vitamines, antidépresseurs, euphorisants) dont le dopage sportif n’est qu’un cas particulier. Dans tous les domaines, il faut favoriser la réalisation de l’idéal individuel moderne d’être soi tout en étant toujours mieux et se faire plaisir rapidement. On assimile de plus en plus le « bien-être » à une optimisation des qualités personnelles.

Quelle déontologie pour les sports ?

L’environnement actuel renvoie donc une image profondément contradictoire du sport de haut niveau. On prend conscience des charges énormes d’entraînement qui sont requises alors même que le travail personnel de l’athlète est minimisé. Sa réussite apparaît comme déterminée par de nombreux facteurs extérieurs à son propre investissement. Cela va des produits et technologies facilitateurs à la qualité de l’équipe (5) qui l’entoure et aux moyens financiers issus du sponsoring. L’athlète en devient davantage produit que producteur de sa performance. Ce qui se traduit dans le public – et singulièrement chez les jeunes tentés par la pratique sportive – par un désintérêt à l’égard de la compétition auquel succède une attitude de supporteur qui apparaît comme une identification sans imitation.

En conséquence, il est impératif de se donner les moyens de ré-enchanter les valeurs du travail et de l’investissement personnels dans les sports tout en faisant en sorte que des réglementations adéquates minimisent la part de l’artifice et assurent l’égalité de tous devant les technologies. L’histoire montre que les progrès de l’humanité s’accompagnent toujours d’effort et de passion. Une éthique contemporaine de l’authentique se doit de privilégier la volonté d’exercer ses talents et de les faire fructifier par le travail, l’investissement et la recherche de sens dans la pratique sportive, sans quoi le sport demeure un objet de consommation dépourvu de sa principale vertu qui est de permettre à chacun de grimper sur ses propres épaules, de se dépasser pour s’accomplir.

Le sport est fondamentalement un laboratoire de l’évolution des possibilités humaines. L’innovation y est permanente, la compétition sportive se nourrit des avancées de la réglementation, des techniques et des connaissances qui, en retour, font évoluer les méthodes d’entraînement et de préparation. On en vient à prôner la libéralisation de l’usage de produits facilitateurs (compléments alimentaires, hormones de croissance etc.) reconnus comme non nocifs et des innovations technologiques dernier cri (utilisation de combinaisons textile facilitatrice en natation). Les moyens comptent, certes, autant que la fin, mais l’exploit du sportif ne doit pas être la résultante de produits ou d’interventions qui lui sont extérieurs. Et si le succès passe par le recours à des moyens issus des progrès de la science, cela ne saurait, en aucun cas, aller jusqu’à mettre en danger la santé et la dignité humaines.

Travail, effort, inventivité personnels tout comme santé de l’individu et respect des règles doivent donc demeurer les valeurs constitutives du mythe sportif. « Quel (serait) le statut d’un individu programmé par d’autres pour des fins qu’il (n’aurait) pas choisies ? » (6) Car tout ce qui est possible n’est pas nécessairement souhaitable. Entre la mécanique, la technologie, l’artificiel et ce qui ne l’est pas, comment s’assurer que la part de l’humain reste décisive pour la performance sportive : peut-on résister aux moyens facilitateurs, le faut-il et pourquoi ?

Créer un comité international d’éthique sportive

Le CNOSF (Comité national olympique et sportif français) a publié une « charte du sport » et il incite les fédérations adhérentes à produire des codes déontologiques à destination de leurs cadres. Mais le contrôle qu’elles exercent à cet égard sur leurs propres instances disciplinaires demeure largement insuffisant. Le législateur ayant habilité le gouvernement à codifier le droit du sport par voie d’ordonnance (en 2004), l’Etat se trouve réinvesti dans ce domaine de sa fonction régalienne de protection des populations et des usagers, de prévention des corruptions, fraudes et autres trucages. Ce droit, largement ignoré des praticiens, doit tenir compte des évolutions sociales et devrait pouvoir s’appuyer sur l’expertise d’un comité d’éthique à l’instar du comité de bio-éthique.

Nous plaidons ici pour la création d’une instance nouvelle, supranationale, unanimement reconnue, indépendante des autorités politiques et des mouvements sportifs. Répondant à un appel de la communauté internationale, l’Unesco avait adopté en 2007 une Convention internationale contre le dopage dans le sport et sa Division de l’éthique, de la jeunesse et des sports a, par ailleurs, édité un Code d’éthique sportive. Cette organisation a donc vocation à assumer un tel rôle ; il convient de lui donner les moyens de renforcer son action au-delà de l’Education physique et sportive (EPS) et d’instaurer sous son égide un Comité international d’éthique des sports de haut niveau.
(1) On peut distinguer la morale de l’éthique comme le fait Paul Ricoeur dans « Ethique et morale » : « C’est par convention que je réserverai le terme d’éthique pour la visée d’une vie accomplie sous le signe d’actions estimées bonnes, et celui de morale pour le côté obligatoire, marqué par des normes, des obligations, des interdictions caractérisées à la fois par une exigence d’universalité et par un effet de contrainte […]. Ethique : visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». La morale commande quand l’éthique recommande.

(2) Luc Ferry, « Qu’est ce que l’homme ? », Odile Jacob, 2000.

(3) On se souviendra ici de la parabole des talents du Nouveau testament qui atteste de l’influence du christianisme et marque la laïcisation de la morale religieuse à l’époque des Lumières.

(4) Jacques Attali, « Devenir soi », Fayard, 2014.

(5) Dans les traversées océaniques dites en solitaire, on ne juge pas seulement des qualités du skipper mais aussi de celles de toute une équipe restant dans l’ombre (architecte, routeur etc.).

(6) Isabelle Queval, « S’accomplir, se dépasser, essai sur le sport contemporain », NRF, 2004.

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