L'historien du protestantisme a montré, lors du petit-déjeuner du Forum du 14 avril 2015, la manière dont les protestants français ont d'abord dressé des « livres de noms » comme arme de survie face aux négateurs de la minorité. La tolérance et le pluralisme advenus, les protestants ont agi dans le sens d'une surenchère, au moment où l'on pouvait s'attendre à une « désaffection » de ce passé traumatique.

D’entrée de jeu, les protestants français ont entretenu un rapport étonnant, presque excessif, à leur histoire. Effet de la violence, du « nettoyage », de la négation dont ils ont été d’emblée et longtemps les victimes, négation du nom, négation de l’histoire. Contre ces risques d’éradication et d’oubli, ils ont dressé des « livres (ou des « murs ») des noms » pendant des siècles : du best-seller de Jean Crespin (Le livre des martyrs) au XVIe siècle jusqu’aux « tables des galériens » au Musée du Désert au XXe, en passant par les listes martyrologiques compilées par Élie Benoit au lendemain de la Révocation de l’édit de Nantes, par Antoine Court au milieu du XVIIIe, par les frères Haag un siècle plus tard. La mémoire du passé et des noms comme arme de survie face aux négateurs de la minorité… La tolérance et le pluralisme étant advenus, les protestants ont donné une autre signification à leur usage du passé, mais ont agi dans le sens d’une surenchère, au moment où l’on pouvait s’attendre à une « désaffectation ». Le passé, parce qu’il est celui de la persécution et de la fidélité, nourrit un sentiment d’élection, de « reste d’Israël », qui se conçoit bien dans la culture fortement hébraïsante des protestants français, et plus largement renvoie à cet orgueil des minorités.

Le passé resterait-il cette digue pour une identité confessionnelle que la religion a cessé de remplir ?

Le passé fonctionne aussi, de manière sociologiquement plus vitale, comme cette frontière immatérielle qui garde le groupe contre le risque de la perte d’identité, de la dilution dans la société englobante devenue accueillante ou simplement indifférente. L’intégration des protestants, pour la première fois de leur histoire, est donc contemporaine de leur « huguenotisation », c’est-à-dire de leur entrée en remémoration systématique. Il n’y a là aucune contradiction, mais au contraire une profonde cohérence. C’est encore plus net, et peut-être d’effet plus pervers, au moins aux yeux des Églises, lorsque cette huguenotisation accompagne la sécularisation grandissante dans les rangs des protestants, le culturel venant se substituer au cultuel, la mémoire à la foi, le huguenot au protestant. Le passé huguenot ne serait-il pas ce qui reste du protestantisme quand on a tout oublié (de la foi) ?

Cette identité par l’histoire a connu un moment de crise grave vers le milieu du XXe siècle : la jeune génération pastorale des années 1930-1950, marquée par le barthisme, s’est détournée de ce qu’on pourrait appeler une « religion des ancêtres ». Puis la théologie de la libération à la protestante (années 1960-1970) s’en est pareillement détournée. André Chamson au Musée du Désert, en 1975, oscille entre désespoir et colère. Mais la France tout entière entre peu après dans le temps de la mémoire, et le phénomène est renforcé, pour les protestants, par un tri groupé commémoratif (1985, 1987, 1989, 1998, 2002…). La minorité est plus que jamais sursaturée de son passé, au risque que le fossé ne devienne béant entre ceux que l’on désigne quelquefois comme les protestants « historiques » et les évangéliques. À moins que, comme pour de précédents réveils, l’histoire ne puisse être un lieu de partage, quelle que soit la signification que les uns et les autres lui prêtent. Le passé, plus que jamais peut-être, resterait-il cette digue pour une identité confessionnelle que la religion a cessé de remplir ? Mais le sociologue et le pasteur peuvent-ils, dès lors, s’accorder sur les protestants qu’ils chercheraient à compter ?

Ecoutez son intervention en intégralité :

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